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Interview

Salem Abdelfattah : Du Maroc vers Tindouf, du romantisme au désenchantement [Interview]

On parle souvent des Sahraouis de Tindouf qui répondent aux appels au retour avec à la clé des avantages sociaux. Mais qu’en est-il de ceux qui ont choisi la voie inverse, par romantisme, dépit ou colère. Yabiladi a rencontré l’un d’eux, Mohamed Salem Abdelfattah, resté onze ans dans les rangs du Polisario en 2004, avant d’effectuer son retour à Laayoune en 2015. INTERVIEW. 

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Mohamed Salem Abdelfattah / DR
Temps de lecture: 3'

Quelles ont été vos motivations pour rejoindre les camps du Polisario à Tindouf en 2004 ?

Dans les années 1990, à la veille de tourner la page des années de plomb,l’expérience de la transition démocratique au Maroc était nouvelle pour la communauté locale du Sahara occidental. Un contexte marqué par des attentes sociales, économiques et politiques dans une région qui venait juste de sortir de plusieurs années de guerre. Le caractère bédouin de la société sahraouie a favorisé les traitements émotionnels de ces attentes.

Jeunes rêveurs et adolescents, animés d’idéaux romantiques, nous nous sommes retrouvés, moi et des centaines de personnes voire même plus, dans le discours du Polisario. Nous étions prêts à adopter ses idées et son approche de rejet de l’autre. Mon engagement a commencé avec l’adhésion dans les cellules estudiantines du Polisario à Laayoune. J’ai suivi également un encadrement dans ses cellules médiatiques. Après ces deux étapes, j'ai décidé en 2004, à peine âgé de 20 ans, de franchir le pas pour défendre les idées auxquelles je croyais.  

Et une fois dans les camps…

Immédiatement après mon arrivée dans les camps, j'ai intégré la radio du Polisario où j’ai été affecté à plusieurs tâches dont la rédaction et la présentation des bulletins d'informations ainsi que la préparation et la présentation de programmes politiques. En fait, ce fut une expérience riche au niveau professionnel, mais c’est au «ministère de l’Information» que j’ai commencé à déchanter. J’ai appris que je faisais l’objet de rapports presque quotidiens d’informateurs sur l’ensemble de mes mouvements. Les quelques mois de mon service militaire ont renforcé ce sentiment. N’étant pas originaire de la grande tribu dominante dans les camps de Tindouf, j’ai souffert de pratiques tribales et racistes comme des milliers de Sahraouis. Des divisions que le Polisario a ancrées et perpétuées au sein de la population des camps.

Après cette désillusion, qu’avez-vous décidé de faire ?

J’ai commencé progressivement à réviser les idées auxquelles je croyais. C'était une période douloureuse pour moi. J’ai tout de même tenu à exprimer mes opinions opposées à la ligne politique officielle du Polisario à l’occasion de réunions avec les amis et les confrères ou en écrivant des articles que je publiais sur certains sites d'informations. Ce qui m’a causé des ennuis au «ministère de l’Information». Pour éviter le pire, comme de nombreuses personnes appartenant à ma tribu (Ida Ouali ou teibu du Sud selon l'appelation durant le protectorat espagnol, ndlr) ont été portées disparues ou emprisonnées, j’ai pris la décision d'aller à Alger pour poursuivre mes études supérieures. Malgré mon éloignement, j’ai intégré des groupes d’opposition réformateurs. Au final je suis arrivé à la conviction que le Polisario était une organisation fermée et autoritaire qui adopte un système qui confisque les libertés et rejette les autres opinions.

Si votre cas n'est pas unique, qu'est-ce qui empêche le retour de autres déçus du Polisario au Maroc ?

Il y a de nombreux déçus. Certains, résignés continuent d’exercer des fonctions au sein de l’appareil du Front en attendant des jours meilleurs. D'autres ont choisi de s’installer dans les pays voisins ou en Europe. Ce qu'il faut comprendre c'est que la propagande incendiaire du Polisario sape tout projet de retour de ces cadres au Maroc. Ils seront immédiatement accusés d’être des traitres lorsqu’ils décideront d’exercer ce droit et bénéficier ainsi de la stabilité et des opportunités réelles de développements chez-eux. Des opportunités qui doivent être, en premier lieu, mises aux services des Sahraouis.

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