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Interview  

Mohamed Lotfi : «Le théâtre, une thérapie qui donne aux détenus de la distance avec ce qui les ramène en prison» [Interview]

Vivant au Québec depuis le début des années 1980, le journaliste, animateur, cinéaste et écrivain Mohamed Lotfi célèbre les trente années de son émission Souverains anonymes. Distingué par le Prix du Québec 2020, ce programme a démocratisé le débat sur la réhabilitation des détenus, placant le rôle des artistes et de la culture au centre de ce processus.

Publié
Le journaliste, animateur, écrivain et cinéaste Mohamed Lotfi / Ph. Eric Labonté
Temps de lecture: 5'

Qu’est-ce que le programme de Souverains anonymes ?

Une émission radiophonique qui met les arts et la culture au service de la réhabilitation des détenus au Québec, en invitant des artistes de différents horizons, notamment des vedettes, afin de créer un pont entre le monde carcéral et celui extérieur. L’idée est que les détenus puissent avoir une meilleur idée d’eux-mêmes, en parlant d’eux-mêmes et en ayant un regard de l’autre

Quelles en ont été les retombées médiatiquement et socialement ?

Il est sûr qu’il y a eu des retombées directes sur les détenus participants à l’émission. Beaucoup parmi eux ont fait de ce programme leur apprentissage, puisqu’il n’est pas seulement radiophonique mais il est aussi éducatif. Nombreux parmi eux ont acquis de nouveaux outils pour communiquer publiquement, s’exprimer sur des choses personnelles. Il ne s’agit pas pour eux de parler comme un journaliste ou un chroniqueur, mais de parler de leurs vies, de leurs parcours et surtout de leurs projets de vie.

Pour moi, Souverains anonymes est cela : «Je ne veux pas savoir ce que vous avez fait comme crime, mais je veux savoir ce que vous avez comme projet de vie qu’il faut présenter d’une certaine manière.» C’est là que je fais appel à la culture, à la création et aux artistes. Près de 90% des invités de Souverains anonymes sont des créateurs, des agents de la culture qui ont été d’extraordinaires collaborateurs et qui m’ont aidé dans ma mission.

Mohamed Lotfi lors du 25e anniversaire de son émission Souverains anonymes, recevant la médaille de l'Assemblée nationale de Christine St-Pierre alors ministre de la Culture / Ph. DRMohamed Lotfi lors du 25e anniversaire de son émission Souverains anonymes, recevant la médaille de l'Assemblée nationale de Christine St-Pierre alors ministre de la Culture.

Pour les retombées médiatiques, il est sûr que depuis 30 ans maintenant, beaucoup de Québécois connaissent ce programme et à l’annonce du prix, les félicitations ont été nombreuses. Les gens savent que le fait d’avoir tenu cette émission pendant tout ce temps-là n’a pas été facile, d’autant plus que le travail de réinsertion sociale ne se fait pas sur le moyen terme. Aujourd’hui, je suis fier de voir des souverains anonymes réinsérés, qui travaillent, qui ont fondé une famille.

Vous avez récemment reçu le Prix du Québec, en reconnaissance à ce travail. Que représente pour vous cette distinction ?

Elle représente tellement de choses et je souhaite, d’ailleurs, avoir une pensée particulière et rendre hommage à l’acteur Michel Mongeau, qui vient de nous quitter et qui a eu un rôle primordial, sans qui je n’aurais pas reçu ce prix.

Cette plus haute disctinction des prix du Québec représente pour moi un hommage à la radio libre. Celle que je fais depuis plus de trente ans est celle au service des causes sociales, de la réhabilitation des personnes incarcérées, qui souffre de beaucoup d’indifférence et pour laquelle je considère que ce prix rend officiellement hommage.

Que peut-on lire dans le livre que vous avez dernièrement consacré à Souverains anonymes ?

Cet ouvrage, «Vols de temps», regroupe une cinquantaine de textes pour faire le tour de l’expérience de Souverains anonymes ainsi que de mes réflexions personnelles sur la réhabilitation, la raison d’être d’une prison, mais aussi beaucoup d’anecdotes avec nos invités, comme Céline Dion, Albert Jacquard, l’Abbé Pierre…

Ce sont des chroniques des «années anonymes», où l’on retrouve beaucoup de témoignages de détenus. Chacun des textes se termine par un poème ou un écrit d’un Souverain anonyme. C’est un livre qui m’a permis de raconter comment au cœur du pire, il est possible de découvrir le meilleur en soi. Il est en vente ici au Québec, pas encore au Maroc, mais j’espère que cela pourra se faire.

En 2008 et en 2009, vous avez organisé une rencontre similaire dans la prison pour femmes d’Oukacha, à Casablanca. Quel souvenir en gardez-vous ?

J’en garde un souvenir d’émotion et d’admiration pour ces femmes extraordinaires, détenues mais libres dans leur cœur et leur esprit et qui m’ont fait le privilège de se confier à moi, de leur raconter leurs vies et de me faire assez confiance pour travailler sur un texte de théâtre et le dire devant une audience, en présence de l’artiste Saïda Fikri, grâce à l’Institut Mohammed VI pour la réinsertion des détenus, qui m’a permis de me rendre à cet établissement.

Après avoir semé cette petite expérience, l’idée est restée et l’année dernière, j’ai appris qu’il y avait une émission radiophonique régulière à Oukacha qui s’appelle Idmaj, avec la collaboration de l’ambassade du Royaume-Uni au Maroc.

A quel point ce programme a réussi à déconstruire certaines idées reçues sur la capacité des ex-détenus à réintégrer la société ?

Il est difficile pour moi de répondre de manière tranchée, mais je dirai que j’ai reçu beaucoup de témoignages d’auditeurs et d’auditrices, qui disent que cela a changé leur perception de la réhabilitation des personnes incarcérées. Lorsqu’un auditeur écoute un détenu à la radio dans Souverains anonymes, il oublie sa qualité et cela provoque un changement.

Ma présence en prison comme journaliste permanent est un fait unique au monde. Cela m’a permis de rendre compte de certaines réalités de l’univers carcéral, pas seulement dans le cadre de Souverains anonymes, mais aussi à l’émission Macadam Tribus de Radio Canada. Le tiers de mes 200 reportages portaient sur certaines réalités carcérales

Mais un véritable changement révolutionnaire de nos perceptions de la prison pourra s’accomplir lorsque d’autres programmes d’ouverture à la communauté s’établiront dans toutes les prisons !

Etait-ce facile pour vous d’aborder la réhabilitation de l’intérieur des prisons ?

Mon expérience passée dans le théâtre m’a permis de me sentir à l’aise là où je suis, sans barrières, même lorsqu’on est dans un espace entouré de barreaux, comme la prison. Au fond de moi, j’ai brisé les barrières avant de me rendre dans ces lieux-là. J’ai fait de la danse, de la peinture, du cinéma, du jeu d’acteur, de la réalisation, de l’animation radiophonique et télévisée, de l’écriture… Tout cela m’a permis d’avoir une très grande ouverture sur le monde et en allant en prison, j’ai eu une attitude d’ouverture totale.

Cela a fait que les autres personnes – en l’occurrence des détenus – se sont ouverts à moi de manière très spontanée. Lorsqu’un journaliste ouvre ses bras aux gens, est engagé et donne la parole aux catégories qui n’en ont pas beaucoup, cela pousse réellement les gens à s’exprimer ouvertement sur leurs réalités et leur avenir.

En étant le seul journaliste témoin de certaines réalités carcérales, j’ai pu réaliser aussi deux documentaires radiophoniques pour Radio Canada au sujet des déportés haïtiens, il fallait être en dedans pour rapporter ces témoignages sur une réalité trop longtemps cachée.

Mohamed Lotfi au 25e anniversaire de Souverains anonymes / Ph. Mohamed LotfiMohamed Lotfi au 25e anniversaire de Souverains anonymes / Ph. Mohamed Lotfi

Qu’est-ce qui vous a le plus marqué au cours de ce long parcours à la radio ?

Cette possibilité extraordinaire de faire ce que j’aime, en toute liberté. C’est vraiment un cadeau, car il n’est pas vrai de dire que tous les journalistes sont libres, font ce qu’ils veulent et quand ils veulent. Dans mon cas, j’ai pu y arriver et jamais je n’ai senti qu’on m’imposait une manière de voir les choses.

Mon attachement à ma liberté vient de loin. Au Maroc et même durant les années de plomb, j’ai pu faire du théâtre, de la danse, du ballet, de la télévision. Je me suis battu pour faire mon émission «Dansons», à 18 ans, sur la Première chaîne nationale pendant six mois ; c'était la première émission sur la danse dans l’histoire de la télévision marocaine. Cette liberté de faire les choses m’a marquée, mais elle me rappelle toujours qu’il faut se battre pour l'obtenir.

Mohamed Lotfi dans les coulisses du Théâtre Mohammed V de Rabat - 1979 / Ph. Mohamed LotfiMohamed Lotfi dans les coulisses du Théâtre Mohammed V de Rabat - 1979 / Ph. Mohamed Lotfi

Quels sont vos futurs projets par rapport à Souverains anonymes justement ?

J’attends la fin de cette pandémie pour célébrer d’abord cette distinction avec les détenus et retrouver mes Souverains anonymes, travailler avec eux sur ce que nous avons déjà prévu. Normalement, le programme de rencontre est terminé et je devrais prendre ma retraite, mais je trouve que c’est trop abrupt de partir ainsi.

J’ai proposé au Service correctionnel du Québec, pour lequel je fais désormais ce programme, de travailler à mi-temps. Nous travaillerons donc un jour par semaine en faisant des ateliers de théâtre. Je reviens à mes premiers amours et pour approfondir avec les détenus ce que je faisais déjà avec eux. Souverains anonymes, il ne faut pas l’oublier, c’est aussi de la théâtralité.

Depuis 2013, j’ai réalisé avec mes Souverains en collaboration avec plusieurs comédiens et comédiennes profesionnels 15 court-métrages. Je désire approfondir cet exercice qu'on appelle l’art dramatique. Je vais inviter chaque détenu-participant à jouer son propre rôle. Un rôle qu’il doit écrire lui-même. Ce jeu théâtral permettra de prendre distance sur son réel pour mieux le cerner et éventuellement le prendre en main. J’invite mes Souverains à un exercice à la fois artistique et thérapeutique. Autrement dit, je continuerai à les inviter à rester Souverains de leurs destins.

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