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Maroc : Les patients covid+ «saignés» par certaines cliniques privées

Face à la saturation des services hospitaliers publics au Maroc, des cliniques privées accueillent les patients atteints de la Covid-19. Mais cette prise en charge est souvent entachée d’irrégularités, entre l’exigence de chèques de garantie et les retards de déclaration de décès aux familles, avec des factures globales pouvant dépasser 90 000 DH.

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Photo d'illustration / DR.
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A 52 ans, Mohamed a contracté le nouveau coronavirus, de même que sa mère âgée. Marocain installé en Italie, il a été testé positif au Maroc assez tôt, grâce à un scanner pulmonaire qu’il a décidé d’effectuer par précaution. «Etant déjà diabétique, j’ai décidé de faire cet examen après avoir eu une toux. Les radiologues m’ont confirmé que je venais tout juste d’être infecté, ce qui m’a permis de commencer les soins à temps», a-t-il déclaré à Yabiladi, depuis son domicile où il est désormais en convalescence avec sa mère.

Mais le parcours de Mohamed pour se faire soigner n’a pas été des plus simples. A Casablanca, il se dirige avec sa mère vers la clinique Al Maghrib, où commence l'hémorragie du compte bancaire.

Des paiements par chèque demandés à la chaîne

«Pour être admis, j’ai dû verser une avance de 50 000 DH pour moi seulement et près de 64 000 pour ma mère. Les services de soins sont facturés par la suite, sachant que nous avons passé 10 à 11 jours au sein de l’établissement», nous a-t-il confié.

A la clinique, Mohamed dit s’être senti «complètement abandonné», surtout après que le réanimateur qui le suit a contracté à son tour la covid-19. «Depuis ce jour-là, aucun médecin n’est venu nous voir, seuls les infirmiers venaient pour effectuer les injections nécessaires», a-t-il déploré. Il a été «mis sous oxygène 24h sur 24, alors que cela n’était nécessaire qu’au début et c’était même dangereux d’y rester soumis, si les difficultés respiratoires disparaissaient», témoigne-t-il.

Les difficultés de Mohamed ont continué jusqu’au jour de son départ, la clinique refusant de lui fournir les factures de soin à joindre avec ses documents de sécurité sociale. «C’est seulement avec l’intervention d’un autre patient, qui venait régler des frais antérieurs, que j’ai finalement pu les obtenir», a-t-il souligné, déplorant que «la barème de prix n’obéit à aucune réglementation».

Sur les conditions et les frais de prise en charge des patients covid+, la clinique Al Maghrib s’est contentée de déclarer à Yabiladi que «le service covid est complet pour le moment» et que l’établissement n’avait «aucun renseignement à fournir».

Après ce calvaire, Mohamed reconnaît avoir été «saigné». Mais il dit «s’en remettre à Dieu, qui saura mieux rendre justice». «Je préfère me concentrer sur ma santé et celle de mère, car c’est ce qui compte le plus pour moi actuellement», a-t-il déclaré. Mais pour une seconde famille contactée par Yabiladi, l’épilogue aura été tragique.

Une patiente covid+ décédée dans des circonstances troubles

Nièce d’une patiente marocaine installée en France, Hind nous a confié avoir vu mourir sa tante à la clinique El Amal Rajae à Rabat, avant que le décès ne lui soit déclaré «froidement et devant tout le monde, dans le hall de l’établissement». En tout, les proches ont dû verser 84 000 DH, incluant «une petite remise obtenue grâce à l’intervention de connaissances». «Nous avons réalisé que c’était une clinique dont tout le monde se plaignait, y compris les habitants aux alentours», nous a confié pour sa part Sakina, la fille de la défunte.

«Le dimanche où elle est décédée, on nous a dit que son état s’améliorait, puis à 18h qu’elle n’allait pas bien, avant que le personnel ne confirme son décès. Pourtant, le matin même, nous avons entendu un médecin dire qu’il avait ‘deux partants’ ce jour-là et en plus de la dépouille d’un second patient, c’est celle de ma mère que nous avons récupérée en fin de journée.»

Sakina

Les proches remettent en question également le diagnostic et le manque d'information. «On nous disait qu’elle faisait une embolie pulmonaire, ce qui est impossible sous anti-coagulants, selon son médecin traitant en France. On nous a dit ensuite qu’elle avait fait un arrêt cardiaque», a souligné la fille de la défunte. «Même dans l’avis de décès, aucune mention covid+ n’apparaît», selon la nièce.

«Il y a seulement le nom, la date de naissance et celle du décès. Nous pensions donc à un décès suite à un arrêt cardiaque. C’est le document que j’ai livré au service des pompes funèbres qui mentionne la présence du virus, ce qui nous a été confirmé par un médecin juste lorsque nous parlions de faire des funérailles dans sa ville d’origine.»

Hind

«J’étais toute seule à effectuer toutes les démarches pour ma tante, entre le scanner exigé, les services d’ambulance qui nous traitaient d’escrocs, le versement des frais et le suivi, puis les procédures après le décès, alors que j’étais moi-même positive à la covid-19 et que je devais rester confinée chez moi à Témara. Lorsque je ne trouvais ni transport ni autorisation de déplacement à temps, je faisais 10 kilomètres à pieds sous un soleil de plomb, pour me rendre à la clinique», nous a confié Hind avec une douleur toujours présente.

Cette dernière a ainsi dû verser des chèques à la clinique, bien que la patiente «avait une assurance internationale avec une prise en charge intégrale». Selon Hind, «le personnel ne voulait rien savoir et disait n’avoir aucun rapport avec l’assurance, qu’il fallait payer directement pour avoir les factures».

La nièce déplore également que «ce barème de prix n'obéit à aucune tarification établie par le régulateur». «A son bon vouloir, cette clinique exige une avance de 47 000 dirhams pour accueillir les malades, d’autres réclament 37 000, d’autres encore 50 000 ou 60 000, selon l’état de santé du patient», dénonce-t-elle. Contactée par Yabiladi, la clinique El Amal à Rabat a confirmé le montant de 47 000 dirhams devant être versé pour accueillir un patient atteint de nouveau coronavirus.

Un traumatisme pour les familles

«Cela correspond à un forfait de sa première semaine d’hospitalisation, qui peut être revue en fonction de l’évolution de son état de santé», a précisé l’établissement. Mais concernant les conditions de l’octroi des avis de décès, notre interlocuteur a botté en touche, évoquant l’aspect humain nécessaire «dans ces circonstances, où l’on essaye de faire des facilités avec les proches du défunt».

Mais selon Hind, certains soins au sein de la clinique seraient eux aussi donnés sans en informer les familles. «Le personnel médical ne nous a, par exemple, pas précisé en amont que ma tante allait être mise sous assistance respiratoire, ce qui m’a mis le doute sur son décès non déclaré, d’autant plus qu’on ne nous autorisait pas à lui parler mais seulement à la voir de loin».

«Nous venions tout juste d’organiser les funérailles de mon oncle (frère de la défunte), pour lesquelles ma tante est venue de France et voilà que nous l’avons inhumée aussi. Ses dernières volontés étaient qu’elle repose près de son frère, mais étant une patiente covid, nous avons dûl’inhumer à Rabat.»

Hind

L’expérience hospitalière a été un traumatisme pour la nièce de la défunte qui malgré l’infection, s’est épuisée physiquement et financièrement pour assurer les meilleurs soins pour sa tante, en vain selon elle. «Si j’avais encore des jours de congé, je vous avoue que mon seul souhait serait de m’isoler loin de la ville, loin du bruit des sirènes d’ambulance, où je ne verrai aucun véhicule de pompes funèbres, tellement je ne supporte plus ces services qui nous ont saignés financièrement», a déploré la nièce, dépitée.

Article publié avec le soutien de Google News Initiative

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