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Interview  

L7sla, le documentaire de Sonia Terrab qui déstigmatise les jeunes des quartiers [Interview]

Dimanche dans le cadre de la case documentaire des «Histoires et des Hommes» sur 2M, à 21h50, la réalisatrice et écrivaine Sonia Terrab propose une immersion dans le quartier Hay Mohammadi de Casablanca. A travers son documentaire L7sla, elle tisse les liens entre sa jeunesse d’hier et d’aujourd’hui.

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Image du documentaire L7sla de Sonia Terrab
Temps de lecture: 4'


Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de ce documentaire, le deuxième que vous réalisez pour 2M ?

Le point de départ de ce documentaire est le titre que je lui ai donné, celui de la chanson Al Hasla de Lemchaheb, un hit des années 1970. J’avais envie de rendre hommage à ce groupe, à Mohamed Batma et à Sousdi, qui étaient des poètes visionnaires. Tout ce qu’ils ont écrit à l’époque s’applique à aujourd’hui. Je ne me sens jamais autant marocaine que quand j’écoute Lemchaheb, qui réveillent en moi des émotions incroyables.

J’écoutais donc cette chanson en boucle et je me suis dit que je vais aller au Hay, à la rencontre de ses jeunes pour leur donner la parole dans le présent, à travers cette chanson du passé. Hay Mohammadi s'y prête beaucoup ; c’est un quartier mythique connu des Marocains et je voulais donc poser à ces jeunes cette question. «Où sont allés tous ces lions du passé ?» est aussi une manière de se demander qu’est-ce qui s’est passé pour que dans les années 1970, le Hay Mohammadi soit un vivier de talents, dont sont issus des artistes majeurs, des intellectuels et des sportifs et aujourd’hui, même s’il y a encore de belles choses qui se passent culturellement, il tombe en décrépitude.

C’est une manière également de poser la question dans le Maroc tout entier, où le Hay devient un symbole et une métaphore de la situation du pays. L’idée est surtout d’aller à la rencontre de cette jeunesse marginalisée, défavorisée, passée sous silence et qu’on n’a pas envie de voir ou qui nous fait peur parfois.

J’ai d’ailleurs une histoire personnelle avec celle que j’ai filmée. En 2012, je marchais dans la rue et j’ai été agressée par les hooligans, le jour d’un match Raja-Wydad. Je me rappellerai toujours de leur regard mort. Ça ne m’a pas traumatisée, mais plutôt donné envie de comprendre qu’est-ce qui fait qu’on en arrive là, qu’est-ce qui provoque cette colère et cette fuite.

Passer finalement toute une année avec cette jeunesse m’a permis de mieux comprendre les choses, mais aussi d’humaniser ces personnes, de leur rendre leur dignité, de les écouter. On retrouve leur parole brute dans le film, cette colère, la rage, la solidarité, la routine faite de h’rig, de drogue. Mais on retrouve aussi l’espoir et la foi en un lendemain meilleur. On se dit qu’il y a un problème qu’il faut regarder en face et qu’il ne faut plus continuer à fermer les yeux.

On parle beaucoup d’histoire dans ce documentaire. Contrairement à ce que cela pourrait laisser entendre, ce n’est pas film nostalgique mais plutôt ancré dans le présent, avec des scènes inédites de débats sur la jeunesse actuelle. Qu’est-ce que cela dit de la dynamique des quartiers au Maroc ?

Le passé dans ce documentaire est un prétexte, mais le film est très ancré dans les problématiques du présent, des quartiers populaires et de la jeunesse. Il y a des scènes de débats dans la rue, où les gens du Hay parlent de cette jeunesse et tout se fait naturellement. Au bout d’un an de tournage, on recueille beaucoup d’images, on essaie de capter le réel. Toujours est-il que le film reste majoritairement masculin parce, que j’ai filmé dans la rue. L’espace public appartient aux garçons et pas aux filles.

Les garçons investissent cette rue, discutent, regardent des matchs ensemble, donc j’ai capté cette énergie, cet esprit et c’est ce qui est important dans un documentaire : il faut prendre le temps de suivre les gens, de créer, d’avoir cette temporalité pour avoir cette évolution dans le film pour qu’il ne soit pas misérabiliste. Ce n’est pas un film de jeune qui s’apitoient sur leur sort. Il montre les jeunes comme ils sont aujourd’hui et on a envie de croire en eux.

C’est d’autant plus important que cela passe sur 2M et j’en suis très fière. Je n’ai pas été intéressée par faire un film pour des chaînes étrangères ou des festivals. Ma priorité était qu’il passe sur 2M, qu’il pénètre dans les foyers marocains et que tout le monde voit cette jeunesse et qu’eux-mêmes se sentent écoutés et valorisés. Je remercie 2M pour cela, Ali’N’Productions, Nabil Ayouch et Amine Benjelloune. Je remercie égalemment Barry, fils du quartier qui m’a fait entrer dans le quartier où j’ai passé trois mois avant de commencer à filmer ces jeunes. Nous avons appris à nous connaître, ils m’emmenaient avec eux au stade et quand j’ai commencé à filmer, les choses se sont faites de manière plus naturelle car la confiance était là. Ils m’ont ouvert leur cœur, leur quartier, ils m’ont donné accès à leurs vies et ils ont été très sincères.

Dans ce documentaire, on voit aussi des jeunes qui étaient mineurs isolés en Europe, un sujet qui revient beaucoup en France actuellement. Ils sont revenus, témoignent, ont eu leur BAC et veulent se rendre utiles pour leurs familles. C’est un exemple d’espoir ?

Je pense que la force de croire est le seul choix qui nous reste, surtout lorsqu’on est jeune. Un jour ou l’autre, un élément déclencheur appelle à ne pas gâcher son énergie dans la drogue, le chômage ou dans la migration et à l’investir en travaillant et en construisant avec ce qu’on a. Cela demande énormément de courage de la part de ces jeunes, mais il y en a parmi eux qui se battent aujourd’hui et veulent sortir du lot.

Je n’ai pas visé dès le départ à montrer cet aspect, mais c’est ressorti comme cela, au bout d’un an de tournage où il a été possible de suivre ceux qui ont évolué au fur et à mesure des mois, de manière organique. Le fait de capter cela permet aussi de se détacher de ce misérabilisme et de cette victimisation, en montrant des gens qui se battent. Il faut cesser de les stigmatiser et c’est tout l’objectif du film.

Cela peut-il servir aussi de réflexion aux responsables politiques, qui défendent plus une approche sécuritaire dans la gestion des mineurs en difficulté ?

Complètement. C’est pour cela que je suis très fière que le film passe sur 2M, une télévision publique. Cela permet aux décideurs et aux responsables politiques de prendre conscience de cette réalité-là, surtout qu’aujourd’hui – cela me brise le cœur de le dire – avec la crise sanitaire, la situation de ces jeunes est encore pire que lorsque j’ai filmé en 2019. Aujourd’hui, tous leurs espaces de liberté ont été restreints, donc je n’ose pas imaginer leur quotidien.

Si ce film parvient à toucher les décideurs et comprendre que l’approche sécuritaire n’est pas la solution mais que la culture est la solution, ont peut construire des choses avec cette jeunesse. C’est un gros chantier et en général les artistes, dont je fais partie, sont là pour poser des questions et non pas pour répondre ou trouver des solutions.

Comment envisagez-vous l’après de ce film ? Pensez-vous pouvoir mener encore un travail avec les jeunes que vous avez filmés ?

J’espère qu’ils seront très heureux de se voir à l’écran. J’espère que ce film va leur plaire et qu’il va les toucher, que les gens de Hay Mohammadi seront fiers de voir leur quartier à l’écran. J’espère aussi que ce documentaire continuera d’ailleurs à avoir une vie. S’il n’y avait pas de crise sanitaire liée la pandémie du nouveau coronavirus, j’aurais fait une grande projection dans le quartier. Mais je reste optimiste...

Article modifié le 2020/10/16 à 21h07

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