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Tribune

La fabrique mondiale de la conspiration [Tribune]

Professeur chercheur à l’Institut des études africaines à Rabat, spécialisé en études post-coloniales, Rachid Benlabbah revient dans cette tribune sur la question du conspirationnisme, au temps des polémiques médiatiques ravivées souvent sur des sujets liés aux questions jihadistes, identitaires et d’extrêmisme religieux.

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Photo d'illustration / Ph. Charlie Debons - Radio-Canada
Temps de lecture: 5'

QAnon, la propagande jihadiste, la supposée croisade franc-maҫonne anti-musulmane, la lutte contre le capitalisme mondial et l’idée politique d’un séparatisme islamiste, qu’ont-ils de commun alors que les objectifs et les convictions les séparent ? Ils sont contemporains, tout en se produisant dans des territoires politiques et culturels différents. Et ils partagent ou font écho à une pensée de la conspiration. Ils montrent que la pensée conspirationniste n’est plus un phénomène occasionnel ni endémique. Elle ne s’explique plus ni par un déficit de démocratie et de savoir, ni par une classe sociale ou d’âge.

Il est vrai qu’impliquer dans ce contexte la loi défendue par l’Etat franҫais peut sembler démesuré et injustifiable. Mais ce ne sont ni la personne ni le statut du chef d’Etat qui sont en jeu ici, plutôt l’approriation du terme «séparatisme islamiste» dont la signification est trop littérale autant que le changement de contexte qui lui est appliqué. A cela s’ajoute la réception de l’ensemble du discours politique officiel par la communauté concernée ainsi que la loi dont il argumente et la politique publique qui devrait suivre. Au final, l’offre de l’Etat franҫais pour une gestion nouvelle des affaires musulmanes s’est retrouvée coincée entre une désolidarisation de la communauté musulmane et la critique des milieux de l’ultra-droite et des défenseurs d’une laïcité radicale comme Eric Zemmour. En même temps, les institutions franҫaises font face à la suspicion collective des Anti-masques, sous le slogan de «la dictature sanitaire» qui a une résonnance complotiste. Bien sûr, il est difficile de croire qu’un chef d’Etat ou un mouvement exprimant les difficultés de vie sous confinement soient des normalisateurs d’un populisme conspirationniste. On peut penser que ce sont les contextes de multi-crises qui ont dû favoriser un environnement intellectuel dont s’accommode la pensée suspicieuse.

QAnon, des Etats-Unis à l'Europe

QAnon, le mouvement suprémaciste nord-américain, qui gagne l’Europe, fait beaucoup parler de lui justement parce qu’il est convaincu d’une conspiration satanique mondiale contre les Etats-Unis, à laquelle participerait l’establishment américain. Apparu déjà en 2017, il a eu une visibilité forte grâce au contexte des élections et de la Covid-19 dont il est doublement gagnant. Ses partisans profitent des deux comme courroie de transmission de leurs idées et parce que leurs opposants leur font aussi une publicité de dénonciation gratuite, à travers la grande presse américaine et européenne. Il profite surtout de la polaristion que provoque Donald Trump qu’on accuse de sympathie avec l’Alt right. Ce qu’on ne sait pas est que de nombreux milieux d’ultra-gauche, même s’ils sont aux antipodes de QAnon, portent une accusation similaire concernant l’existence d’un Deep State. Ils mobilisent en fait tous les deux la même structure. L’ultra-gauche vise en revanche le capitalisme comme une corporation mondiale anti-peuples, trans-identitaire et trans-nationale.

Pandémie conspirationniste

Dans le monde musulman, la théorie conspirationniste est aussi largement répandue. Elle ne concerne pas seulement le radicalisme religieux. Elle a élargi son espace de réception à des groupes de la classe moyenne et du reste des populations. Ҫa s’est vu durant la crise du Covid 19 et le confinement, parce que, pour s’occuper, les gens se sont tournés vers l’information et les plate-formes interactives. Ils ont réagi par des commentaires surtout pour les questions politiques et religieuses polémiques. Et là, lorsqu’il s’agit de l’islam et de ce qui se passe en Libye et en Palestine, ou même par exemple concernant le débat au Maroc sur les libertés individuelles, l’interprétation à caractère conspirationniste a pris le dessus chez plusieurs personnes.

A la différence de l’extrémisme, il n’y a pas de violence dans ce que ces internautes pensaient sauf que pour eux c’est une vérité. Ils ne doute pas qu’il s’agit d’un complot franc-maҫonnique -version sécularisée du chrétien-, fomenté par une élite soutenu par un ennemi interne local, et qui cible les musulmans. En général, la perception dans la conscience collective que les crises et les conflits armées dans le monde ne touchent pratiquement que les pays musulmans suscitent une incompréhension persistante et une méfiance systématique. La propagande jihadiste, au contraire, lorsqu’elle accuse le monde chrétien de vouloir détruire l’islam, elle est dans un mode d’action. Elle le fait en amplifiant autant l’histoire des croisades que l’argument du panarabisme concernant Sykes-Picot qui a fragmenté le monde arabe. La pensée de la conspiration servait pour convaincre d’une offre idéologique et facilitait la création d’une solidarité victimaire. De manière opérationnelle, elle soutenait le recrutement.

Le complot pour une unique explication

A la base de la théorie du complot, il y a l’existence d’une suspicion face à ce qui se passe localement et globalement. Cette suspicion persiste parce que la rationalité (politique, intellectuelle, économique) a des difficultés à adresser des réponses acceptables aux crises et aux conflits. D’un point de vue intellectuel, la menace contre un peuple, une religion, une société ou une minorité, a été construite. L’ennemi a été fabriqué et souvent, il s’agit de traditions qui se reproduisent depuis des siècles. La question est de savoir pourquoi il est difficile d’enrayer ce processus de reproduction ? Est-ce parce que les enjeux économiques, politiques voire même démographiques sont cruciaux ? D’un autre côté, même le politique, le militant, le journaliste et l’expert qui ont la réputation de s’en tenir à la vérité et aux faits peuvent faire l’objet d’une suspicion. A qui la faute ? probablement à une instrumentalisation non responsable de l’information, à l’exploitation de sources factuelles contradictoires, à une défense biaisée des principes de droits, etc.

Aujourd’hui le matériau hétérogène de la pensée conspirationniste n’est plus exclusif aux groupes extrémistes et populistes. Il arrive même que des institutions bien établies l’emprunte dans leur argumentation.  C’est pourquoi sa diffusion dans le monde occidental interpelle. Elle est certes perçue comme le nouveau grand danger contre la démocratie libérale, mais l’inquiétude concerne le fait qu’elle est un produit endogène et non pas importé. Elle y a émergé à cause des crises répétées, cependant le fondement intellectuel de la démocratie aurait dû être plus résilient. On pourrait être  tenté d’en accuser un agent étranger, la migration par exemple, ce qui ferait tomber paradoxalement à son tour dans le piège d’une pensée conspirationniste.

D’un autre côté, la théorie de la conspiration commence à avoir des usages pratiques. Elle sert autant la compétition électorale que les guerres commerciales. Elle agit même comme un outil correctif de la globalisation quand elle sert pour défendre un retour au protectionnisme et au nationalisme. En même temps la globalisation économique, culturelle et politique n’arrive plus à convaincre de la vision d’une paix mondiale multuculturelle sans frontières ni d’une justice inclusive et d’une prospérité internationale équitable.

Sous différentes manifestations et un caractère un peu fourre-tout, la pensée conspirationniste ne dissimulerait-elle pas un besoin de se replier à l’intérieur de frontières sécurisantes ? N’exprimerait-elle pas une aspiration au retour à un monde mieux contrôlé et moins hybride ? Ce repli et ce retour sont-ils encore possibles, ou du moins possible sans violence ?    

Tribune

Rachid Benlabbah
Enseignant chercheur
Rachid Benlabbah, chercheur à l’Institut des études africaines à Rabat, spécialisé en études post-coloniales.
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