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M’rabet chez le Polisario:Ce qu’ils n’ont pas dit à la télévision

Le M’rabet que les anciens prisonniers de l’Algérie décrivent est, pour ceux qui le connaissent de près, tel qu’en lui-même, provocateur, nerveux, agité, ergoteur, puéril et populiste. « Il tremble et mordille sans cesse le bout de son stylo », précise Kacem Makouchi. Interpellé sur sa position sur le Sahara, il botte en touche : « mon problème est avec le régime et je ne suis pas seul. D’autres journalistes sont dans ma situation et je compte parmi mes amis des gens très importants. » Il n’est pas difficile de suivre le regard désert de toute noblesse de celui qui se prend pour le « prince » de la liberté. Ali M’rabet cible ceux qui dans l’ombre ont activé l’ex-capitaine Adib afin de prendre le relais de sa vaine entreprise de démoralisation de la Nation et faire diversion sur la responsabilité d’Alger dans la détention illégale sur son territoire de prisonniers qui devaient être libérés juste après le cessez-le feu en 1991


« Saïde ra-isse [Monsieur le président] m’a autorisé à vous voir » lance Ali M’rabet aux militaires marocains prisonniers du Polisario. Ou, plus exactement, de l’Algérie. Un ange plane sur l’auditoire avant que le sergent ne surgisse des rangs pour lui jeter à la figure : « tu veux parler du cabrane ? » Le caporale dialectisé, c’est ainsi que les militaires marocains avaient fini par rebaptiser le président de la république de cocagne, Mohamed Abdelaziz. Prêt à toutes les contorsions et à toutes les concessions pour peu que cela serve ses desseins, l’envoyé spécial du quotidien espagnol El Mundo coule dans le moule et reprend à son compte le sobriquet.

« Marié plus un » me dit le sergent qui est de ce fait plus gradé aux yeux de ses camarades que le chef de file des séparatistes. Devant mon air interloqué, son compagnon m’explique que cela veut dire qu’il est marié et a un enfant. Le sergent, Mohamed Aït M’hamed, croupissait dans les prisons taudis des camps de Tindouf depuis août quatre vingt sept. Dans les creux de ses joues saillantes de lassitude, il en porte et en portera pour toujours les stigmates. Une histoire désormais banale dans cette guerre d’usure dans l’immensité sableuse du Sahara, et un calvaire désormais commun à de nombreux militaires marocains. Un engagement sur le front, une épouse ou une fiancée au bled, une fille ou un garçon qui avait deux ans et qui a maintenant, un peu plus ou un peu moins, vingt ans d’absence du père, une capture toujours probable, une balade de trois à quatre jours dans les dédales impalpables du désert, un séjour plus au moins long dans le centre de captivité Roubani à 20 Km au sud de Tindouf, un débriefing mené de main de fer par les officiers algériens, puis une vie de forçats corvéables à volonté sans merci ni remerciements.

« Je suis le premier à avoir reçu Ali M’rabet » se souvient Abdelaziz Hlihal qui, quoi que deuxième classe seulement, avait été coopté par ses camarades permanent de la prison du 9 juin. Dans cette fonction, il était un peu le délégué du camp de détention et le représentant des geôliers. L’œil vif et rusé, apparemment en bonne santé, il ne se fait pas d’illusion sur sa situation. « Je devais gérer l’ingérable » explique-t-il. Et à en juger par les témoignages de ses camardes, il s’en est plutôt bien sorti. Outre le sergent et lui-même, ils sont trois à avoir été aux premières loges de la rencontre avec Ali M’rabet : Abdelkader Ramouni du corps des Forces auxiliaires. Il affiche dix-sept ans de détention et son bonheur d’avoir trouvé, à peine libéré, une future mère pour ses enfants à venir. Ce rêve réalisé, il a un autre but dans la vie, poursuivre Ali M’rabet devant la justice. « Pour l’ihana [l’humiliation] qu’il nous a fait subir », explique-t-il. Le souvenir des deux autres, tous deux caporaux de l’Armée Royale, conserve de lui l’amertume d’une grande déception. Kacem Makouchi, marié plus quatre, et Bouaaza Naciri, marié plus deux, malgré toute la réserve qu’il a suscitée en eux, racontent lui avoir confié des photos et du courrier pour leur familles. Rien n’est jamais arrivé à destination. « En dix sept ans de détention, nous avons eu l’occasion de remettre à des journalistes des correspondances pour les nôtres. C’étaient des Hollandais, des Espagnoles ou encore des Français. Jamais nous n’avons été déçus. »

Pourtant, quand il se présente au camp de détention, le franco-marocain Ali M’rabet, c’est sa carte d’identité nationale marocaine qu’il exhibe. Abdelaziz Hilhal ne se rappelle pas exactement de la date d’arrivée de l’émissaire d’El Mundo en mission spéciale de dénigrement. « C’était Ramdan de l’année dernière aux alentours de 13 heures, au moment du retour des détenus des chantiers de travaux forcés. » Ce qui situe à peu près la visite aux alentours de novembre 2004. « Je m’en souviens d’autant bien que Bouicha, accompagnateur régulier des journalistes en visite au camp, m’avait dit en riant que [mon] compatriote maârragha. » Manque de psychologie. L’ironie du geôlier n’allait pas arranger les affaires de Ali M’rabet avec des prisonniers marocains déjà décontenancés par l’arrivée de ce « Marocain pas comme les autres ». Pour eux qui ont dans l’observance des rites, les fêtes et les évènements religieux de l’année, non seulement des repères dans leur calendrier perdu mais aussi une raison d’espérance et un refuge dans la détresse, ne pas jeûner dépasse l’infamie.

« Vous savez, souligne Bouaâza Naciri, avec le temps nous avons appris à repérer du premier coup d’œil les journalistes neutres de ceux acquis au Polisario. Ceux-ci ont pour signe distinctif, pour les hommes, de porter un chache [grand foulard] noir qui couvre la tête et le visage que les gens du Polisario ont l’habitude d’enrouler autour du cou. Pour les femmes, d’avoir du henné à la main. » Le M’rabet ne pouvait le savoir et, fatale ignorance, c’est en journaliste de l’exotisme politico-touristique qu’il se présente dans cet accoutrement de guérilléro de pacotille.

Le M’rabet que les anciens prisonniers de l’Algérie décrivent est, pour ceux qui le connaissent de près, tel qu’en lui-même, provocateur, nerveux, agité, ergoteur, puéril et populiste. « Il tremble et mordille sans cesse le bout de son stylo », précise Kacem Makouchi. Interpellé sur sa position sur le Sahara, il botte en touche : « mon problème est avec le régime et je ne suis pas seul. D’autres journalistes sont dans ma situation et je compte parmi mes amis des gens très importants. » Il n’est pas difficile de suivre le regard désert de toute noblesse de celui qui se prend pour le « prince » de la liberté. Ali M’rabet cible ceux qui dans l’ombre ont activé l’ex-capitaine Adib afin de prendre le relais de sa vaine entreprise de démoralisation de la Nation et faire diversion sur la responsabilité d’Alger dans la détention illégale sur son territoire de prisonniers qui devaient être libérés juste après le cessez-le feu en 1991.

L’entretien « journalistique » que Ali M’rabet a avec les prisonniers marocains prend enfin, après les premières altercations, ses véritables formes : une harangue propagandiste aussi vile qu’inefficace. Oubliant à dessein que les hommes de troupes dans toutes les armées du monde sont recrutés dans les couches sociales populaires, il leur lance, juché sur une estrade : « avez-vous déjà vu le fils d’un ministre, d’un industriel ou d’un bourgeois sur le front. Moi, je suis un fils du peuple, je suis né à Tétouan... » Le reste est de la même veine, du pur jus M’rabet. Kacem Makocuhi qui a très peu parlé, sort pour la deuxième fois de son silence. Malgré son visage émacié, son regard bleu perçant n’a rien perdu de son acuité. Un sourire désabusé à la bouche, il laisse tomber : « je me croyais en guerre contre Tindouf et l’Algérie, là je me retrouvais en guerre contre un compatriote. »

Boulimique des coups d’éclat, l’envoyé très spécial d’El Mundo leur apprend qu’il avait demandé au « président » de lui permettre de ramener avec lui dix prisonniers. Mohamed Abdelaziz lui en a fait la vague promesse qu’il ne tiendra jamais. Lui, rêvait déjà de l’image de sa petite personne faisant le tour télévisé du monde, descendant de l’avion à Madrid avec « ses » dix rescapés des camps de l’horreur. Pendant longtemps, les prisonniers lui raconteront leurs souffrances, leur vie de chiens domestiques au service des caïds du Polisario, des coups qu’ils recevaient tous les jours, des premières tortures et des interrogatoires du début, de leurs maladies et du peu de médicaments, de leurs morts et surtout de celle marquée au fer rouge dans leur mémoire collective de ce camarde enfermé dans une caisse en bois, exposé au soleil et à sa chaleur, a la soif et à l’assèchement lent de son corps, à la faim qu’il n’a que trop fréquenté depuis qu’il était prisonnier, comment dit déjà la convention de Genève ?, de guerre, oui de guerre. Cercueil de fortune dont ils lui ont montré un exemplaire, d’où leur camarade a été délivré par la mort et dont Ali M’rabet n’a pas dit mot. Dans son reportage, il parlera des oiseaux et des arbres, de cet Eden qu’est Tindouf, de l’eau qui coule à flot au Sahara, de la générosité d’Alger et de ces Sahraouis que le Maroc, son pays dont il s’est réclamé devant les prisonniers, considère comme des séquestrés. Ils sont libres et consentants, écrira-t-il en substance.

Source: L'Opinion

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