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MRE. Une Maure en Bretagne

Depuis six ans, Sadia Anafal, présidente de l'association Ar Maure, se démène pour l'intégration des Marocains de Rennes. Objectif : rassembler cette communauté autour de ses liens avec le bled.

Ce vendredi, en fin d'après-midi, malgré une pluie fine et insistante, les vieux migrants marocains de Rennes affluent progressivement vers le local de l'association Ar Maure. Un nom original qui s'explique simplement : Ar, c'est pour l'article breton, Maure pour nous désigner, et la contraction du mot signifiant la mer. Cette association, c'est un peu l'héritage des Marocains de Rennes, une partie de leur histoire et leur mémoire. Ils viennent ici pour “avoir des nouvelles du bled”, comme ils disent. Évoquer leurs souvenirs, remonter le cours du temps autour d'un bon thé, assister aux deuils, aux fêtes religieuses ou nationales… Ar Maure accueille aussi les jeunes du club de foot, enfants d'immigrés, qui viennent après leurs matches. Ce local, c'est un peu le trait d'union entre nos anciens et le Maroc. Pourtant, il a été longtemps fermé. Et l'association qui y a élu domicile n'a ressuscité qu'en 1999, avant de trouver une véritable dynamique, grâce à une femme : Sadia Anafal.

La formation comme leitmotiv
À la tête de l'association depuis six ans, immigrée depuis vingt-six, Sadia Anafal n'est pas de celles qui luttent. Elle oeuvre. Sa jeunesse passée au Maroc et son éducation l'ont endurcie et prémunie contre les raccourcis de pensée. Originaire de Kénitra, elle a grandi à Rabat où elle a suivi des études littéraires d'arabe à l'Université Mohammed V. Elle intègre même la prestigieuse Ecole normale supérieure. Puis elle se marie et décide de suivre son époux, joueur de football professionnel qui évoluait à Rennes. C'était en 1979. Depuis, elle n'a plus quitté la capitale bretonne.

Notre femme ne restera pas les bras croisés. Avide de connaissances, elle décroche un doctorat de troisième cycle en littérature anglaise sur l'oeuvre de William Faulkner. Elle enseigne ensuite l'anglais dans les lycées, à l'université puis à des jeunes apprentis à la Chambre de commerce et d'industrie de Rennes. Là, elle se découvre une passion et une vocation : la formation. “Cet univers est très intéressant. Il y a une dimension d'accompagnement et d'écoute qu'on ne retrouve pas dans l'enseignement. On ne suit pas un manuel mais des jeunes, en petits groupes et en difficulté. Ce n'est pas tant la quantité d'informations que la qualité qui prime. On est parfois face à des gamins, cuisiniers ou futurs chefs d'entreprise, des jeunes hyper doués”, explique-t-elle. Depuis 2002, Sadia Anafal est devenue directrice d'un centre de formation d'apprentis (CFA), à Rennes, spécialisé en hygiène, propreté et environnement. Il en existe sept en France.

Créatrice de lien social
Parallèlement, Sadia s'investit pour la communauté marocaine rennaise. Elle transpose toute son expérience aux jeunes beurs. Elle les conseille, les oriente. “Au Maroc, la réussite passe forcément par l'école. Mais ici, les choix qui s'offrent aux parents ne sont pas simples. Il faut les conseiller, les aiguiller”. Sadia Anafal gagne la confiance des aînés. Et quand il a fallu relancer Ar Maure, son nom s'est naturellement imposé. Elle savait que l'association faisait partie de la vie de nos chibanis. Le local se trouve au cœur du quartier du Blosne, dans la ZUP sud de la ville, là où vivent en majorité les vieux migrants marocains. “Je pense que les gens ont besoin d'un lieu digne et respectable pour pouvoir se réunir dans les moments de joie mais aussi de deuil. Je voulais créer du lien social. C'est quelque chose de capital”, souligne cette petite femme dont l'humilité tranche avec la pugnacité.

Le trésorier de l'association, le très affable Abderrahmane Lechâab, raconte qu'“avant l'arrivée de Sadia, le local avait été fermé”. La faute aux dirigeants de l'époque, critiqués pour leur gestion. L'association d'alors (ATCM, Association des travailleurs et commerçants marocains) végétait. En 1999, les autorités ont décidé de la rénover comme signe de reconnaissance pour les immigrés qui la fréquentaient. Ar Maure voit le jour et reprend le flambeau de l'ATCM, fondée en 1983 et avant elle de l'ASCM dans les années 70. Le local devient isolé, électrifié et dispose de la télévision par satellite. “Grâce à Sadia, avoue Abderrahmane Lechâab, nous avons pu nous améliorer, recevoir chaque année des subventions de la Ville. Aujourd'hui, on ne court plus après nos adhérents, ce sont eux qui nous réclament des cartes d'adhésion”.

“Le point stratégique”
Chaque jour, entre 17h et 21h, une cinquantaine d'hommes, pour la plupart des retraités, arrivent au local. Ce vendredi, nos chibanis prennent place dans le salon marocain bleu nuit et commencent des parties enflammées de dames et de cartes, tandis que Bouchaïb s'active à préparer le thé dans une petite kitchenette. La télévision est allumée et on zappe allègrement de la RTM à 2M, en passant par l'inévitable Al Jazeera. Des journaux locaux sont aussi posés sur la table. “C'est le point stratégique, la source du Maroc ici. C'est d'ici que tout part”, témoigne un ancien. “Si la baraque n'existait pas, il n'y aurait pas de contacts entre les Marocains de Rennes”, dit cet autre. “Je préfère venir ici qu'aller au café”.

Ar Maure compte plus de 140 membres, pour la plupart des immigrés de la première génération, presque tous issus du milieu ouvrier. La plupart ont été maçons, peintres en bâtiment, plombiers ou chauffagistes. “C'est une génération qui a travaillé durement et qui a longtemps cru à un retour au pays”, lâche Abderrahmane Lechâab. “Ils ont un lien indélébile avec le Maroc. Ils y ont construit des maisons et y retournent au moins une fois par an”. L'ambivalence des rapports avec le Maroc est très perceptible chez les anciens. L'idéalisme a cédé la place au réalisme. “Ce n'est pas facile. Quand on est ici, on pense à là-bas et quand on est là-bas, on pense à ici. On a vécu la moitié de notre vie en France. Une partie de la famille est là-bas mais nos enfants sont ici. Après quinze jours passés chez moi, je ressens le besoin de revenir en France”, confie Aziz. Ces anciens savent qu'ils seront à jamais déchirés par cet entre-deux. “Nous sommes des citoyens de France. Nous vivons ici, nous produisons, nous consommons, nous payons des impôts”, rappelle Sadia Anafal. Le souvenir le plus fort qu'a vécu cette femme restera le tremblement de terre d'Al Hoceïma en février 2004. “Nous nous sommes réunis très rapidement avec nos anciens. Nous avons collecté 14 000 euros de dons, pour aider la population locale et construire, avec l'aide de la Croix rouge internationale, des dispensaires. Nous avons aussi convoyé des vivres et des médicaments. Là se matérialisait, devant mes yeux, la légendaire solidarité des Marocains. C'était beau”, se souvient-elle.


Éducation. Le talon d'Achille
De la communauté marocaine, Sadia Anafal dresse un diagnostic plutôt positif, avec une seule ombre au tableau : les études des jeunes. “Le seul regret que nous avons, c'est de ne pas avoir réussi la scolarité de nos enfants. On n'a pas investi là où il fallait. Nous n'avons pas de juristes, de chercheur ou de chirurgien issus de l'immigration, déplore-t-elle. Les parents se sont concentrés sur l'aspect économique et le retour. Ils n'étaient pas scolarisés et ne se rendaient pas compte de l'importance des études. L'argent, c'est bien, mais l'éducation, c'est bien mieux”. Mais il y a quand même quelques exceptions. Originaire de Meknès, Abderrahmane Lechaâb affirme “s'être battu pour suivre la scolarité de ses enfants”. Et ses deux fils, aujourd'hui polytechniciens, font la fierté de la communauté marocaine rennaise. “Ils étaient souvent pris pour modèles”, confie admirative, Sadia Anafal. “J'ai beaucoup de respect pour les jeunes qui créent des entreprises, là où il y a des niches. Il faut aller dans ce qu'on sait faire. Pour peser demain, il faut peser intellectuellement d'abord”.

Abdeslam Kadiri
Source: TelQuel

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