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Au royaume de Mohammed VI, une démocratisation en trompe l'oeil

A défaut de pouvoir entendre Hassan II, la justice française interroge son ombre. Le magistrat parisien Patrick Ramaël a questionné hier Driss Basri, l'ex-homme lige du souverain défunt sur la disparition fin octobre 1965 de l'opposant Mehdi Ben Barka. Plus de quarante ans après les faits, il est peu probable que la vérité surgisse de l'audition à titre de témoin de celui qui fut durant trente ans les «yeux» et les «oreilles» de Hassan II. Mais sa convocation a valeur de symbole.


En dépit des promesses d'un Mohammed VI soucieux de purger un passé parfois sordide, l'affaire Ben Barka demeure une énigme où se mêlent injustice et impunité. Rouverte après la montée sur le trône de Mohammed VI, elle semblait partir sur de nouveaux rails avec la levée du secret défense en France et l'engagement des autorités marocaines à collaborer loyalement aux investigations.

Le juge Ramaël a cependant déchanté. En décembre, son déplacement au Maroc a tourné à la Berezina. En dépit d'un accord entre les ministères français et marocains, Rabat a multiplié les obstacles pour empêcher le magistrat de mener à bien sa commission rogatoire internationale. Une situation aujourd'hui dénoncée par un curieux retour de manivelle par Driss Basri, l'homme qui incarnait, selon la gauche marocaine, les années de plomb et avait été débarqué par Mohammed VI pour signifier la rupture avec les vieilles pratiques. L'ex-ministre de l'Intérieur a bien sûr beau jeu après des décennies de silence royal de s'indigner du «manque de sérieux et de sagesse» de Rabat et de l'«offense» faite à la famille de la victime. Reste que le mur dressé au Maroc pour endiguer l'enquête laisse perplexe.

A priori, le bilan de l'opération de transparence et de démocratisation engagée par le royaume chérifien paraissait pourtant largement positif. Plusieurs décisions spectaculaires ont même permis au Maroc d'être présenté comme un modèle pour le Maghreb et un cas unique dans les pays arabes. En dépit de dérapages dans le traitement des prisonniers de la mouvance islamiste, Mohammed VI a toujours accordé au respect des droits de l'homme une attention inhabituelle dans la région.

Quarante jours après son intronisation en 1999, il rapatrie Abraham Serfaty, le plus ancien exilé politique, lève l'assignation à résidence du cheikh Yacine, le guide spirituel de Justice et Bienfaisance, un puissant mouvement islamiste interdit, et renoue avec les Rifains, une population marginalisée sous Hassan II. Séduite, la famille Ben Barka rentre au pays.

En 2003, Mohammed VI impose avec le code de la Moudawana l'égalité – dans les textes au moins – entre hommes et femmes. Puis il crée l'Instance équité et réconciliation (IER), un institut chargé de régler le passif des années de plomb. Dirigé par Driss Benzekri, l'IER enquête sur les emprisonnements arbitraires et la torture, dédommage les victimes et organise un grand déballage public.

Réformateur sur les droits de l'homme, Mohammed VI a plus de réticences lorsqu'il s'engage sur le terrain des institutions politiques. Inquiet de la poussée des islamistes légaux du Parti de la justice et du développement (PJD), il a imposé au PJD de tout faire pour ne pas gagner les derniers rendez-vous électoraux. Comparable au parti d'Erdogan, qui a su en Turquie se faire accepter par l'armée, le PJD s'était plié à l'oukase mais il n'est pas dit qu'il récidive pour les législatives de 2007. Considéré par une partie de l'opinion comme la seule alternative politique crédible face une gauche sans ressort, il se déclare prêt à gouverner. Selon un sondage de l'International Republican Institut (IRI), un organisme proche de la Maison-Blanche, un raz-de-marée vert pourrait déferler l'an prochain sur le pays.

Mohammed VI acceptera de laisser les islamistes qui ne lui sont pas pourtant fondamentalement hostiles gouverner que s'ils lui sont totalement soumis. S'ils résistent, le découpage des circonscriptions, le scrutin uninominal et quelques artifices devraient permettre d'éviter le pire à l'heure du verdict des urnes. Car le roi, qu'il s'agisse des élections, de la gouvernance ou du dossier du Sahara occidental, veut rester l'unique maître du jeu. C'est qu'à défaut d'être un leurre, la transition démocratique marocaine, tant vantée, repose sur un malentendu.

Depuis sept ans, il n'a jamais été question de revoir le partage du pouvoir qui reste concentré dans la main d'un seul homme désigné par Dieu. Descendant, selon la tradition alaouite, du Prophète, Mohammed VI cumule les rôles. Personne inviolable et sacrée, il est Amir al-Mouminine (commandeur des croyants) et guide politique, il est acteur et arbitre, médiateur et ultime recours. Enfin, il est grâce à son immense fortune le patron du pays dans le sens économique du terme.

Argent, pouvoir, religion : Mohammed VI s'inscrit dans la tradition familiale. Formé par Hassan II, il reprend à son compte, avec son style, les recettes de son père en les adaptant à l'époque. Le processus de démocratisation a ainsi débuté, non pas en juillet 1999 après l'intronisation du jeune Mohammed VI mais sous Hassan II au début des années 90 au lendemain de l'effondrement du bloc communiste. Mohammed VI, lui, a simplement donné un coup d'accélérateur au début de son règne. Mais son objectif demeure de donner plus de liberté dans le cadre d'une monarchie autocratique. L'administration royale cherche à chaque fois qu'il procède à des saupoudrages à mieux se pérenniser et assurer sa survie. Cette obsession de verrouiller de façon autoritaire le système peut a priori surprendre puisque l'idée monarchique ne paraît pas menacée. Mohammed VI est respecté par ses sujets et un large consensus entoure le trône dont la légitimité semble acquise.

La gestion du périlleux dossier des prochaines élections législatives permettra, peut-être, de dire si le roi qui n'a pas eu à subir d'épreuve de vérité est prêt à plus d'audace. Sent-il le pays prêt pour le jeu démocratique ? Les blocages apparus dans le traitement de l'affaire Ben Barka font craindre une réponse négative.

L'analyse de Thierry Oberlé(Grand reporter au service Etranger du Figaro).
Source: Le Figaro


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