Sahara: Quand les Etats-Unis proposent, tout le monde dispose!

Entretien avec Thomas Riley, ambassadeur américain à Rabat

Le dossier du Sahara a pris une sérieuse tournure avec l’activisme de la diplomatie parlementaire américaine. L’Algérie et le Polisario ont accepté de libérer les prisonniers de Tindouf. Pourtant, c’est cette même Algérie qui avait refusé la médiation française et espagnole. Que prépare Washington? Avec des réponses très diplomatiques, l’ambassadeur Thomas Riley distille des messages importants.

- L’Economiste: Comment la libération des détenus de Tindouf a été orchestrée?
- Thomas Riley: Au début, ce sont les Marocains qui se sont manifestés: gouvernement, ONG, presse…ont appelé à la libération des prisonniers de Tindouf, en incluant des personnalités américaines comme le sénateur McCain. Dans une conférence de presse, ce dernier a parlé de l’injustice dont avaient souffert ces prisonniers depuis très longtemps.
Ce fut le début d’une pression internationale. Le résultat a été que l’Algérie et le Polisario ont accepté que si les Etats-Unis aidaient, ils pourraient alors libérer les prisonniers. Avant d’avancer dans la négociation, nous voulions être sûrs que cela allait être dans le cadre d’une mission humanitaire. Ces conditions ont été acceptées. Alors, nous avons entamé les démarches. Le représentant de la délégation américaine a rencontré le président Bouteflika en Algérie. Il est allé à Tindouf et y a supervisé la libération des prisonniers.

- Maintenant, le Polisario demande la libération des détenus sahraouis au Maroc. Allez-vous intervenir?
- Le Polisario l’a demandé plusieurs fois. Mais cela n’a pas été vérifié par le Croissant rouge. Nous n’avons pas pu déterminer s’il y avait réellement des prisonniers sahraouis au Maroc. Le Polisario dit qu’ils sont détenus dans un lieu secret. Naturellement, notre souhait est qu’il n’y ait plus de prisonniers.

- Et pour les familles séquestrées à Tindouf?
- Comme les prisonniers, elles sont dans une situation très dure. Nous faisons des efforts pour demander à l’Algérie et au Maroc de réconcilier leur position.
Nous avons beaucoup de questions sur l’état de ces personnes qui vivent dans les camps depuis très longtemps.

- Après la libération des détenus marocains, préparez-vous une autre initiative?
- Nous sommes heureux d’aider et d’encourager. Nous croyons que c’est un problème régional entre le Maroc et l’Algérie et que ces deux pays doivent trouver la solution ensemble.

- A votre avis, le plan Baker est-il valable?
- Le plan Baker a été accepté par l’Algérie et le Polisario mais refusé par le Maroc. Le gouvernement américain croit qu’il doit y avoir une solution politique, agréée par toutes les parties. Or, le plan Baker n’est pas accepté par tous. Les parties en conflit doivent travailler ensemble.

- Croyez-vous qu’il faut toujours une partie tierce pour réconcilier l’Algérie et le Maroc?
- (Rires) J’espère que non. Je pense qu’il faut encourager une solution que les deux parties accepteraient. Nous pouvons aider, soutenir, conseiller, voir si les solutions sont valables, soutenir financièrement et toutes les autres possibilités. Mais nous ne pouvons pas fixer les règles du jeu. Juste continuer à encourager la réconciliation. SM le Roi a rencontré à Washington le président Bush où ils ont eu une agréable discussion et ont déjeuné ensemble.
Nous avons accepté la demande d’aide et d’amitié et le président Bush a dit qu’il apporterait son appui.

- L’Algérie a-t-elle accepté votre initiative?
- Alger a déjà dit oui à l’initiative de libération des prisonniers. Je pense que le gouvernement algérien a apprécié la démarche. Il a aussi apprécié notre participation et notre aide et il a souhaité la bienvenue à la délégation présidée par le sénateur Lugar. Les Algériens ont travaillé dur aussi pour trouver une solution.

- Croyez-vous que la résolution du conflit du Sahara approche?
- (Rires) Je suis optimiste. Je pense que la libération des prisonniers va jouer positivement. Ils ont été emprisonnés depuis si longtemps, depuis 25 ans. A force de discussion et de mobilisation, ils ont été libérés. Pendant des années, il n’y a pas eu de progrès. Et un beau jour, c’est arrivé. Peut-être que nous pourrons aider pour faciliter la résolution du problème de la même manière.

- L’Algérie a plusieurs fois refusé les médiations espagnoles et françaises. Est-elle maintenant prête à vous écouter?
- Le problème est entre Alger et Rabat. Washington, Paris ou autres ne font qu’encourager le dialogue. SM le Roi et Bouteflika se sont rencontrés. Je pense que nous essaierons de favoriser, étape par étape, la réconciliation, car il y a, de toute façon, tellement de choses communes entre le Maroc et l’Algérie dans la culture et les traditions. Nous essaierons de renforcer les relations. Nous parlons régulièrement avec l’ambassadeur américain en Algérie qui est prêt à favoriser un environnement de dialogue pour l’avenir de l’Union du Maghreb arabe et le partenariat économique. Graduellement, les efforts porteront leur fruit.

- Etes-vous prêts à travailler avec l’Espagne et la France sur ce sujet?
- Nous le faisons déjà, du moins ici au Maroc. Je prospecte avec mes collègues, les autres ambassadeurs, qui se sentent très intéressés par la manière dont notre gouvernement peut aider à résoudre ce problème, probablement par des négociations.

- Les congressmen, conduits au Maroc par Thomas Davis, ont reparlé du Sahara. Concrètement, y a-t-il des négociations entre le Maroc et l’Algérie ?
- Non. Il n’y a rien de plus que ce que je vous ai dit. Le fait que cette visite de congressmen ait lieu juste après la libération des prisonniers est une pure coïncidence. Bien sûr le Maroc intéresse les Etats-Unis. Plusieurs délégations viennent au Royaume parce que c’est un pays important, ami et parce qu’il y a une zone de libre-échange, des réformes que nous soutenons, des lieux magnifiques... Ces délégations continueront à venir.
Pour être précis et concret, le message pour le Sahara est le suivant : nous encourageons et exhortons les parties à développer leur vision et à travailler ensemble. L’initiative peut être proposée par la France, les USA, le Pérou ou n’importe…mais le travail doit se faire ici dans la région.

Propos recueillis par
Nadia LAMLILI et Mouna KADIRI
Source : L'Economiste

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