Sahara : Une base arrière du terrorisme international ?

le 05/05/2004

Qu’observons-nous aujourd’hui sur l’ensemble du continent eurasiatique et du continent africain? Que l’islamisme radical est en train de devenir la nouvelle idéologie radicale de contestation du capitalisme occidental et des gouvernements qui inscrivent leur développement dans le sillage de celui-ci.

Durant la Guerre froide et jusqu’à l’effondrement de l’Empire soviétique, le ciment transnational de cette multitude de mouvements identitaires en lutte contre les Etats alliés aux gouvernements occidentaux fut l’idéologie marxiste. Cette époque est révolue. L’idéologie révolutionnaire dominante n’est plus le marxisme: dans une large partie du monde, c’est l’islamisme radical qui le remplace. Et c’est cette idéologie radicale qui, désormais, affronte les Etats-Unis, Israël, et l’ensemble des alliés ou “complices passifs” de ceux-ci.


Alliage détonnant

Dans l’ensemble du monde musulman (Eurasie, Asie, Afrique), il faut donc malheureusement nous attendre à la récupération des “Mouvements de Libération nationale”, vestiges de la Guerre froide, par l’islamisme radical, dynamique de nature transnationale et transétatique comme le fut l’internationalisme marxiste. Le phénomène est déjà avéré en Tchétchénie, aux Philippines (Front Moros), ou en Palestine (faute d’avoir su trouver une solution aux revendications légitimes du peuple palestinien, le radicalisme l’emporte partout en Palestine et les mouvements islamiques radicaux sont en train de remplacer les nationalistes laïques) et on peut donc s’y attendre dans le Sahara avec le Polisario comme avec des éléments résiduels de mouvements rebelles touaregs.

Tant pis si les conflits sont de nature différente, tantôt réels enjeux de décolonisation (cas de la Palestine), tantôt créations artificielles, extérieures au théâtre géographique (cas du Polisario). L’islamisme s’empare de l’ensemble des plaies encore ouvertes en terre musulmane et il les instrumentalise. La frustration, l’amertume, après des années sans solution ni portes de sortie des crises, l’ont emporté sur la raison.

Plusieurs raisons expliquent l’alliage détonant du nouveau problème global (l’islamisme) et des nombreux problèmes locaux:

1. D’abord, selon le fameux adage du “penser global, agir local”, le succès d’une dynamique transnationale repose sur sa capacité à “s’incarner” localement. Qui peut, en effet, apporter aux réseaux islamistes internationaux, formés pour l’essentiel de militants apatrides et déracinés (souvent produits d’une immigration ratée en Occident) un meilleur appui de terrain que ceux qui connaissent ce terrain, c’est-à-dire les membres d’organisations locales clandestines?

2. Nombreux sont les mouvements identitaires en perte de vitesse depuis l’effondrement de l’URSS, et qui, orphelins d’un discours révolutionnaire mobilisateur autant que de subsides financiers, cherchent de nouveaux parrains. Or, l’islamisme apporte idéologie et argent. Qu’Al Kaddafi se lasse du Front Moros aux Philippines, l’islamisme est là pour prendre le relais. Que demain l’Algérie se lasse du Polisario, l’islamisme sera là pour donner au mouvement une deuxième vie.

L’Afrique subsaharienne, et plus précisément l’interface entre le Maghreb arabe et l’Afrique noire, est un terrain particulièrement fertile pour qu’une telle synthèse se produise.
Sur le temps long de l’histoire, l’islam noir africain n’a jamais eu de réelle autonomie. Il a vécu au rythme de deux compétitions.


Du séparatisme à l’islamisme

D’abord, la compétition d’influence ancienne entre le monde occidental (christianisme puis modernité occidentale) et les principaux centres de puissance du monde musulman (arabe, perse et indien). Ensuite, la compétition d’influence entre les différents centres islamiques eux-mêmes. Aussi bien les Etats (Maroc, Libye, Arabie saoudite, Soudan, Iran…) que les écoles juridiques (chaféisme, malékisme, hanbalisme…) se disputent la direction de l’islam en Afrique noire. Cela a toujours été et il y a donc toutes les raisons de penser que si les centres de l’islamisme radical en ont la volonté, ils n’auront aucune difficulté à s’implanter en Afrique noire, du Nigeria au Mali. La fragilité des Etats musulmans d’Afrique noire est un facteur supplémentaire qui s’ajoute aux constantes de l’histoire.

Les Etats malien, nigérien, ou tchadien ont une faible maîtrise de leur territoire. La corruption et la misère (qui vont de pair) y sont élevées. Un réseau islamiste riche n’aura aucun mal à recruter dans le lit de la misère et de la frustration. L’étude des filières d’émigration clandestine montre par ailleurs la porosité des frontières de ces Etats et de leur interface avec les Etats du Maghreb. Si des immigrants clandestins venus d’Inde, du Pakistan et du Sri Lanka peuvent arriver dans le Sahara pour repartir ensuite vers l’Europe, on voit mal par quel miracle des islamistes venus d’Afghanistan ne pourraient pas emprunter le même chemin.
Dans la région, nous disposons déjà au moins d’un exemple de reconversion d’un centre séparatiste en centre islamiste: la ville de Kidal au Mali. Cet ancien fief de la rébellion touareg au Mali, plaque tournante des trafics d’armes, de véhicules volés, d’immigration clandestine, est aujourd’hui un haut lieu de prosélytisme islamiste. Les échoppes y sont tapissées de photographies d’Oussama Ben Laden, qui jouit d’ailleurs de la même aura à El Khalil, ville plus nord et proche des frontières de l’Algérie.

Les services occidentaux estiment que près de six cents combattants islamistes d’Al Qaida se sont réfugiés, après la chute des Talibans, dans le Sahara. Ces militants transnationaux ont fait le lien avec les rebelles locaux. Du GSPC comme du Polisario. Combien parmi les quelque derniers milliers de combattants armés du Polisario encore soutenus par Alger, croient encore à l’idéologie révolutionnaire marxiste qui accompagna leur “lutte contre l’impérialisme” pendant la Guerre froide? Très peu sans doute. Car l’URSS s’est effondrée, il y a près de quinze ans maintenant. Et tous les chefs historiques du mouvement sont ralliés à la cause marocaine. Les derniers sont les enfants qui ont grandi coincé côté Algérie dans les camps du Polisario, qui pour les leaders, ont étudié dans les universités algériennes et qui en ont rapporté des convictions islamistes.

Dépourvue de base populaire, l’existence de ce mouvement est désormais conditionnée à la “Realpolitik” algérienne. Le jour où Alger fera le diagnostic que ses intérêts passent par la réconciliation avec le Maroc, par le Maghreb uni et “l’entente cordiale” entre les deux pays, alors les vestiges de ce mouvement artificiel, originellement monté de toutes pièces par les Libyens et récupéré par Alger (pour tenter de s’ouvrir un débouché sahraoui sur l’Atlantique), disparaîtront d’un coup.
Mais seulement voilà, entre-temps, l’islamisme radical peut avoir donné une nouvelle vie au Polisario.

Ce qui est inquiétant au-jourd’hui est que beaucoup raisonnent encore en fonction de prisme idéologique. S’ils sont avec les Etats-Unis, ils refusent de voir la part idéologique de la politique américaine et son instrumentalisation de la thématique du terrorisme international. S’ils sont contre les Etats-Unis et gardent une sympathie “romantique” pour ce qu’ils pensent être des mouvements de libération nationale (ETA ou le Polisario), leurs garde-fous idéologiques les empêchent d’accepter la possibilité d’une synthèse islamo-séparatiste.

Or, dans le domaine de l’analyse géopolitique, on sait que les idées sont souvent l’instrument des intérêts, que le réalisme commande souvent l’idéalisme. L’idéologie est souvent la politique de communication d’entreprises fondée sur des intérêts économiques ou stratégiques, ou sur des pulsions identitaires.

La plupart des organisations non étatiques (et des Etats du Tiers-Monde) qui ont adopté le marxisme (ou l’inverse d’ailleurs) durant la Guerre froide, l’ont fait par opportunisme plus que par choix authentiquement idéologique. Dans le monde musulman (évidemment pas en Amérique latine), beaucoup de ces mouvements peuvent devenir des mouvements islamistes, et cela a déjà commencé.

Il est donc temps que le bilan des séparatismes de l’époque des décolonisations soit soldé. Le monde a besoin d’Etats solides et de frontières sûres. Les risques les plus graves aujourd’hui sont de nature transnationale (terrorisme, criminalité, dégradation de l’environnement, pandémies…).

Pour les combattre, le droit international, le droit entre les nations, doit être renforcé. Trop d’intellectuels se sont trompés en ciblant leurs coups sur la souveraineté des Etats et en défendant les logiques transnationales, les réseaux contre les nations. Leur responsabilité est énorme. Car on le voit chaque jour davantage, ce sont des Etats à la cohésion forte, aux frontières sûres, et sur la voie du développement qui restent la meilleure garantie des peuples.
En attaquant l’Irak, les Etats-Unis se sont donc trompés deux fois: ils se sont trompés de menace et ont affaibli le concept même de souveraineté étatique en violant le droit international, qui n’avait pas besoin de cela.

Le Sahara a besoin d’Etats stables avec des frontières stables. Les pays occidentaux n’ont plus droit à l’ambivalence sur la question du Sahara occidental. Tout le monde gagnera à des frontières reconnues et à la disparition de mouvements non étatiques criminogènes et prêts pour survivre à s’allier avec l’islamisme international.


Faits nouveaux, faits troublants

Tout commence avec un document salafiste trouvé dans les bagages de Mohammed Atta, le chef présumé du commando du premier avion des tours de New York. Ce document accrédite la thèse d’une collusion entre la nébuleuse de l’Algérien Hassan Hattab, le GSPC (groupe salafiste pour la prédication et le combat) et le réseau Al Qaida.

Dans une vaste zone débordant largement du Sud de l’Algérie vers le Tchad, le Mali, le Niger et la Mauritanie, le GSPC a amplement fait parler de lui depuis 2002: enlèvement en février 2003 de 32 touristes européens dans le Sud algérien; risque d’attentat islamiste sur l’étape du rallye Paris-Dakar traversant le Mali début janvier 2004; interception début février 2004 dans la zone frontalière algéro-malienne, par l’armée algérienne, d’un convoi du GSPC transportant un arsenal d’armes de guerre volées dans des casernes maliennes et payées avec l’argent de la rançon des touristes européens enlevés auparavant; autour du 15 mars dernier enfin, le numéro 2 du GSPC, Abderazak El Para, échappe à la mort, lors de combats dans le Tibesti (Tchad) et s’enfuie en direction du Sahara algérien.
Les faits sont là: le GSPC aura été traqué, au-delà de l’Algérie, au moins dans trois pays d’Afrique subsaharienne.

Mais les faits ne s’arrêtent pas là. Ils vont au-delà du cas du GSPC. A la mi-janvier 2004, les services de sécurité mauritaniens arrêtent Baba Ould Mohamed Bakhili, membre actif du Front Polisario, pour son implication dans le vol (à Zérouate, dans les dépôts de la Société n ationale mauritanienne d’industrie minière) d’une grande quantité d’explosifs (150 bouteilles contenant un produit très inflammable) et de milliers de mètres de fils servant à télécommander à distance des explosions.

Quelle pouvait bien être la finalité de ces explosifs et de ces fils de télécommande? Certainement pas la guérilla face à une armée conventionnelle. Ces matériels devaient typiquement servir à commettre des attentats terroristes contre des populations civiles. Le Polisario avait-il l’intention alors de commettre lui-même ces attentats ou bien était-il chargé de fournir à un autre groupe terroriste ces explosifs?


A la recherche de bases arrière

Il apparaît de plus en plus clairement que l’islamisme radical cherche à s’appuyer sur le Sahara et l’Afrique subsaharienne musulmane pour déstabiliser les Etats maghrébins qui sont sur la voie de la modernisation, et se projeter, à travers ceux-ci vers l’Europe. Le Sahara peut devenir la base arrière de cellules islamistes opérant sur les territoires du Maroc et de l’Union européenne (Espagne puis France).

Répétons-le: sans base arrière territoriale, les réseaux terroristes transnationaux n’ont aucun avenir. Il leur faut des zones où les Etats sont faibles, voire inexistants: des zones tribales entre Afghanistan et Pakistan, les zones désertiques du Sin-Kiang aux confins de la Chine continentale ou… le désert du Sahara. Toutes ces zones où l’autorité d’un Etat est absente et l’économie criminelle triomphe sont les meilleures alliées des terroristes.

C’est la raison pour laquelle les pays occidentaux et les pays de la zone saharienne doivent augmenter leur coopération en matière de sécurité. Avec un programme baptisé “Initiative Pan Sahel”, les Etats-Unis, non sans arrière-pensée (renforcer au passage leur influence dans des zones traditionnellement francophones), ont augmenté leur coopération militaire et policière dans tous les pays sahariens: Mali, Niger, Algérie, Mauritanie, Tunisie, Maroc et Libye.
En Mauritanie et au Mali, des militaires américains forment des gardes-frontières. Dans la région de Tamanrasset, au cœur du désert algérien, Washington implante une base d’écoute de la NSA (agence de sécurité nationale) dans le but d’intercepter et d’analyser les communications par téléphone, Internet et radio.

Bien sûr, il ne faut pas être dupe quant à la consolidation de l’emprise américaine dans le monde à partir de la rhétorique du nouvel ennemi mondial, l’islamiste, et je crois avoir été de ceux qui très tôt, après le 11 septembre 2001, ont dénoncé avec le plus de vigueur les manipulations américaines des opinions publiques.
Mais il ne faut pas, sous prétexte de ne pas se laisser berner par Washington, rester aveugle à la réalité du terrorisme international. Les Etats-Unis mènent une stratégie de puissance fondée sur la mobilisation des alliés contre le nouvel ennemi global, en “surfant” entre vérité et mensonge. Mais ce nouvel ennemi global est bien une réalité, de New York à Casablanca et Madrid, et peut-être hélas demain Paris. Il me semble que la politique française suit, avec beaucoup de courage depuis le 11 septembre, le chemin de ce double réalisme: le refus de confondre Irak et islamisme, et en même temps le refus d’accepter l’idée selon laquelle les islamistes seraient les vrais défenseurs du monde musulman.

Aymeric CHAUPRADE
Source : L'Economiste

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