Formation de l'enseignant de l'amazighe aux valeurs démocratiques

le 21/12/2003


Formation de l'enseignant de l'amazighe aux valeurs démocratiques : une didactique axée sur la réactivation de la mémoire collective

Notre but est de porter un regard réfléchi sur la profession d'enseigner la langue amazighe et sur la façon de l'exercer ; en recherchant des moyens simples signifiants et fondateurs pour améliorer notre pratique de cette langue, longtemps oubliée, sans pour autant verser dans les recettes.


D'autant plus que notre expérience d'enseignant et de pédagogue nous a démontré qau'il n'existe aucune pédagogie miraculeuse, qu'il n'existe aucune méthode qui garantit l'apprentissage optimal et que ce qui bloque l'évolution de la pratique enseignante, c'est précisément que nous sommes trop souvent à la recherche d'un «dispositif absolu», en mesure de résoudre tous les objectifs à la fois. Et évitant toutes les dérives. Hélas, cela n'assiste pas ! Et quand cela foire, quand ça n'a pas marché. On dit une belle théorie qui n'a pas résisté à la pratique.

Or, ce qui est théorique. C'est précisément, cette idée du dispositif absolu. Puisse le vent de réformes qui souffle sur notre système d'éducation et de formation, ne jamais faire oublier à quiconque cette vérité première de bon sens «qu'aucune méthode homogène, aussi calibrée qu'elle soit, n'est en mesure à elle seule de s'adapter à la complexité du processus d'apprentissage».

Là, c'est le but.

L'objectif de cet article est de faire ressortir les principales caractéristiques d'un enseignement voué aux valeurs démocratiques dans ses relations maîtres/élèves dans ses rapports à la discipline enseignée et dans ses rapports à l'écologie scolaire c'est-à-dire à l'environnement. De prime à bord un enseignant démocrate est celui qui sait s'effacer devant ses élèves, parce que ce sont eux qui apprennent. Sa mission est de construire ce savoir avec eux.

C'est donc, un enseignant qui s'oppose à un modèle centré davantage sur la transmission des connaissances et au modèle béhavioriste, davantage préoccupé de l'acquisition des comportements observables. Cet enseignant de type nouveau est constructiviste. Sans courir derrière les dernières nouveautés sur le marché, disons toute de suite que ces trois principaux modèles sous-tendent consciemment ou implicitement les pratiques enseignantes, avec toutes sortes de variantes qu'on peut imaginer.

Chacun de ces modèles dispose d'une certaine logique, d'une certaine cohérence, de limites d'emploi. Chacun de ces modèles répond à des situations d'efficacité différentes. Les 3 principaux modèles sous-tendent des styles d'animation pédagogique différents, mais complémentaires. Rappelons : le style autoritaire, le style démocratique et le style débonnaire ou laisser-faire.

Le style autoritaire dominant dans nos écoles prévoit tout à l'avance. N'en discute guère avec le groupe. Le groupe peut être invité à discuter d'un objectif déjà choisi que l'enseignant ne soumet pas au choix de celui-ci. Ce type d'enseignant est très strict sur la fidélité à cet objectif tel qu'il le comprend. Si le groupe est en désaccord, il tend à imposer sa perception : les fiches pédagogiques de nos manuels en sont un parfait exemple.

Awal inou, n'en est pas une exception. Tout est tracé d'avance. Il n'y a pas de place pour la liberté de l'élève et de ses possibilités créatives. C'est fortement structuré. Ecrire en tifinagh, par exemple, n'est pas un exercice facile. Les seules instructions officielles accompagnant les leçons ne peuvent pas le faire assimiler par les élèves.

Il aurait été judicieux de laisser éclore la créativité des élèves en les invitant à écrire (nous y reviendrons avec des propositions concrètes)…Ecrire en tifinagh devrait être axé sur une didactique qui interroge la mémoire collective pour la faire parler et montrer aux élèves la signification historique et sociale de l'alphabet tifinagh, en somme l'importance du point, du demi-cercle, du cercle, du triangle, du carré…dans la culture et la civilisation berbères et la langue amazighe.

Ces significations sont à trouver dans le vêtement,l'art culinaire amazighe et les us et coutumes de chez nous. Ainsi nos élèves peuvent comprendre ce qu'ils apprennent parce que nous situons ces lettres, signes et symboles dans des contextes signifiants. Par exemple, le dépôt culturel amazigh regorge de symboliques signifiantes à cet égard ( azennar, akkabou,afettal,le traditionnel ahidous, tout cela renvoie à l'importance du cercle, espace de communion, de convivialité où les quatre éléments : eau, air, terre, feu se rejoignent pour exprimer la vision du monde des imazighen, donc, des marocains…

Ainsi nous pourrons trouver une alternative à l'enseignant autoritaire qui mène tout, règle tout, fait tout. Alors que les élèves font ce que le maître leur dit de faire, sans initiation de leur part. ils doivent répondre à ses questions et rester passif à sa disposition. Il est à noter que L'enseignant autoritaire évalue tout le temps. Ses évaluations dominantes gurgite un temps précieux qui pourrait être consacré à l'apprentissage. La classe se transforme en lieu didactique où celui qui sait quelque chose, questionne, celui, qui, en principe, en sait moins que lui. L'enseignant démocratique, lui, prévoit certaines choses à l'avance.

En discute avec les élèves pour faire des améliorations ou des changements selon les désirs exprimés, demande au groupe de formuler ses objectifs, aide les élèves à choisir de la façon la plus éclairée. C'est le groupe qui décide. Une fois, le choix fait, L'enseignant maintient fermement le groupe dans l'objectif choisi.

Donne à chacun sa chance d'exprimer sa perception de l'objectif. Tous les membres du groupe prennent des initiatives et ont des responsabilités. Quant au style débonnaire (ou laisser-faire). A part le lieu de rencontre qui est la classe, il ne prévoit à peu près rien. Il pose la question, l'ordre du jour et laisse le groupe aller à sa guise. Le cours est construit selon les «centres d'intérêt» dégagés par le groupe. Il n'y a pas de question précise. Il n'y a pas d'évaluation précise.

Comme cela, a été dit, il n'y a pas de modèle parfait, il n'y a pas non plus de style d'animation unique. Ce sont des situations précises, le rythme d'apprentissage des élèves, les différents contextes qui dictent tel ou tel modèle avec tel ou tel style d'enseignement.

L'enseignant «soucieux» est celui qui sait adapter ces modèles, en les associant, dissociant, aux contextes particuliers qu'il peut rencontrer. J'avais parlé tout à l'heure de l'écriture des symboles du tifinagh.Précisons. La langue amazighe est le système privilégié de symboles, à travers lequel les Imazighen reçoivent et transmettent de l'information et par lequel ils traitent cette information. Entre eux et avec leur entourage.La langue amazighe est parlée, vue et est entendue.

Et c'est l'écriture qui nous permet de voir cette langue parlée et entendue à travers ses éléments culturels et civilisationnels. Seulement l'écriture, dans le cadre des modèles dominants, autoritaires est un produit à évaluer, elle sert plus à l'enseignement qu'à l'apprentissage, se travaille de la partie au tout. Le processus est linéaire (planification, écriture, révision), le rythme est ordonné et est régulier.

C'est pourquoi, l'écriture est une activité solitaire et silencieuse..Par contre, dans les modèles ouverts, l'écriture est réalisée en collaboration avec les autres élèves, le rythmes est irrégulier, erratique parfois, inégal, plus lent selon le rythme des élèves. Le processus est récursif, allant d'une créativité à une autre, il y a retour continu sur l'étape antérieure. L'écriture varie selon la tâche, les modes d'expression…

L'écriture se travaille de la partie au tout, puis du tout à la partie. L'écriture est d'abord un outil d'apprentissage. Elle est un processus d'expérimentation. Plus spécifiquement, l'apprentissage de l'écriture tifinagh incite l'enseignant à opter pour les modèles constructivistes démocratiques pour diversifier les tâches d'écriture et rendre cette activité plus optimale. et signifiante.

Ces tâches peuvent être conçues comme suit et toujours axées sur une didactique de la réactivation de la mémoire collective et inviter les élèves à des activités signifiantes et à :

1- élaborer une définition
2- faire un résumé, une synthèse, faire un essai
3- écrire des questions
4- composer une lettre, un article, une épitaphe, un discours
5- écrire une évaluation de soi, des autres, d'une lecture
6- faire son autobiographie, la biographie d'un personnage significatif (un parent, un héros, un poète…)
7- simuler un entretien, un dialogue
8- préparer une entrevue
9- rédiger un journal de bord, un journal personnel, intime
10- rédiger un écrit en se mettant dans la peau d'un autre personne, (une lettre, un discours)
11- En renvoyant à une épistémè, donc à une histoire signifiante Ce processus d'écriture passe par les étapes suivantes :
-La préecriture : le dessin, le jeu, les figures géométriques, la comparaison avec d'autres graphies
-Le brouillon : rédiger des phrases, des paragraphes, les réviser…
L'échange : rédiger un manuscrit, le lire à haute voix ou le faire lire afin d'obtenir le feedback nécessaire

-La révision : revoir son texte, l'organiser, clarifier ses pensées
-L'édition : porter attention à la forme, à la segmentation…
-La publication : prévoir un journal mural, un journal de bord de la classe dans le cadre des projets d'établissement.L'élève qui se voit publier son texte ressent une certaine gratification…une valorisation particulièrement intéressante pour encourager les élèves

Conclusion

Ce tour d'horizon des principaux modèles d'enseignement et styles d'animation pédagogique, aura permis, je l'espère d'alimenter notre réflexion à tous sur l'orientation que pourrait prendre l'apprentissage de l'amazigh dans nos écoles parlée, entendue et vue en tant que graphie signifiante. Il reste à signaler que la tradition amazighe regorge de pratiques démocratiques, moyens susceptibles d'assurer la vie de la communauté et de sa pérennité, de veiller sur les intérêts de tout un chacun pour réguler cette vie et cette co-existence afin d'éviter que la communauté ne subisse des préjudices.

Dans cette optique, elle a établi des règles applicables indistinctement au faible comme au fort et conforme à la coutume qui régit la vie dans la communauté amazighe (l'ouvrage de Hmad Arahmouch, Droits coutumiers amazighs, regorge d'exemples dans ce sens.

Pour finir, faisons notre la supplique de l'anachad (ou amédiaz) qui avant de s'adresser à son auditoire implore Dieu le Tout Puissant pour que sa parole soit sucrée et salée, ni trop sucrée, ni trop salée avec beaucoup de saveur pour intéresser, être comprise, assimilée et faire passer un message de tolérance et d'acceptation de l'autre….

Driss Boumnich, Chercheur à l'IRCAM

Source: Le matin

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