Audiovisuel : De la chaîne satellitaire
Le numérique a bouleversé la donne de la réception télévisuelle. Il a pris de court les systèmes traditionnels de fabrication et conception des programmes. C’est un dispositif inédit qui met à mal toute la superstructure juridique en place; les exemples ne manquent pas.
La guerre livrée au piratage en est une des formes les plus sensationnelles. Les ingénieurs informels de Derb Ghallef mettent les bouchées doubles pour contourner le nouveau changement de signal opéré par les diffuseurs de bouquets numériques afin de satisfaire une demande croissante. La carte piratée est devenue en effet un acquis. Le ciel fourmille d’images, y compris les plus insolites. Il suffit de trouver l’astuce informatique pour accéder à cette caverne d’Ali Baba.
Dans cette guerre larvée, quelle place pour les images à partir du Maroc? Nos deux chaînes de télévision disposent de leur propre canal de diffusion numérique. Elles parviennent non sans grande difficulté à assurer une présence marocaine à ce niveau. La TVM suscite le plus de polémique quant à la qualité de la programmation diffusée.
2M grâce à une politique, franchement volontariste, de soutien à la production nationale, a réussi une percée originale renforcée par une nouvelle donne stratégique, celle de l’accord signé par l’ancien directeur général, M. Noor Eddine Saïl, pour assurer à la chaîne une présence sur le câble.
Les concepteurs de la nouvelle loi de la réforme du secteur audiovisuel ont pris en compte cette dimension. Il apparaît alors que le Maroc se dotera d’une nouvelle chaîne satellitaire fruit d’une synergie entre les deux chaînes nationales. N’oublions pas qu’à la base du projet, il y a la proposition de créer un pôle de télévision publique formé de TVM et de 2M (voir notre position critique à ce propos dans nos éditions d’hier).
A la concurrence supposée sur le sol national, les deux chaînes proposeront le meilleur de leur production à la diffusion satellitaire, à la destination d’un autre public, disons à l’étranger. Nous avons délibérément choisi cette prudence sémantique pour amener ce que nous considérons être le vif du sujet. A savoir la finalité d’une telle diffusion.
En effet, aussi bien pour les critiques adressées à la programmation marocaine diffusée sur le satellite, selon l’actuelle formule, que pour le nouveau projet qui préconise une seule chaîne marocaine sur le réseau international, il manque quelque chose d’essentiel, à savoir un référentiel de valeurs ; un projet éditorial. Qu’est-ce que nous voulons au juste : une présence pour marquer le coup dans le paysage audiovisuel international ? Une vitrine de notre vie nationale politique et culturelle, ou un relais pour les Marocains résidant à l’étranger ?
Le débat n’est pas un luxe intellectuel. Il surfe sur des aspects fondamentaux de la vie publique. C’est un débat qui touche à des enjeux essentiels et qui engage sur quel projet de société nous voulons promouvoir et la nature de notre rapport à l’autre. Il ne faut pas se leurrer. La mondialisation de la communication remet, plus que jamais à l’heure, la question de l’identité culturelle collective.
Quel discours alors proposer au niveau d’une chaîne satellitaire? Il est primordial de savoir à quel niveau intervenir. Il nous semble aberrant et politiquement dangereux de vouloir renforcer une culture d’appartenance identitaire au sein des populations issues de l’immigration marocaine. Il faut savoir raison garder. Pour un jeune d’origine marocaine, de la banlieue lyonnaise, le choix n’est pas à faire. Il est fait, celui d’assurer une meilleure insertion dans sa nouvelle société d’accueil.
Nous renvoyons ici au magnifique film de Mourad Boussif, Au-delà de Gibraltar, où dans une séquence importante, le jeune protagoniste du récit, Karim dont les parents sont Tangérois, à la recherche de son premier emploi, répond sans hésitation aucune au responsable des ressources humaines d’une société qu’il est Belge. Supposons qu’une fois rentré chez lui, il tombe en zappant sur la chaîne satellitaire marocaine; quel discours va-t-elle lui tenir? Des émissions intitulées «Biladi» relèvent de l’absurde.
La nouvelle chaîne satellitaire doit s’inscrire dans une nouvelle logique ; en finir d’abord avec cet esprit de voir une clientèle politique et économique dans les populations marocaines immigrées. Le temps est venu d’engager une réflexion politique sur les rapports culturels dans ce nouveau contexte. Développer un chauvinisme primaire ou des réflexes d’appartenance identitaire ou communautaire est un risque. L’espace est déjà chargé de chaînes charriant des discours de haine et d’exclusion. Nous voulons la nôtre comme une autre voix, une autre image de tolérance, d’ouverture et d’altérité heureuse.
Mohammed BAKRIM
Source: Libération Maroc
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