Le manque d'audace du rapport Stasi envers l'islam
La pilule est amère et l'enrobage est mince. Les vingt "sages" de la commission présidée par Bernard Stasi ont dit et répété que leurs travaux concernaient la question de la laïcité dans son ensemble, et pas seulement le foulard islamique. Pourtant la mesure phare de ce document de 67 pages concerne l'interdiction des "tenues et signes manifestant une appartenance religieuse ou politique". Sont énumérés ensuite, pour ce qui concerne les religions, les "signes ostensibles", catégorie nouvelle qui inclut les "grandes croix, voile ou kippa".
Passons sur les "grandes croix", sans doute placées là pour la symétrie : elles ne sont guère portées que par les évêques et, dans l'enceinte de l'école, par les jeunes filles habillées en "gothique", qui ne le font certes pas pour un motif religieux. Ne restent donc que le voile pour les filles et la kippa pour les garçons.
Tel est le principal enjeu de ce rapport remis le 11 décembre, et celui qui pourrait donner lieu à une mesure législative concrète. Pour le reste, les quelques propositions d'ouverture en direction des religions, qui sont censées contrebalancer le "bâton" de l'interdiction, ne sont pas nouvelles. Elles étaient déjà exposées dans un rapport du Haut Conseil de l'intégration (HCI) consacré à "l'islam dans la République" et remis au premier ministre il y a de cela tout juste trois ans, le 14 décembre 2000. A l'époque, elles n'avaient guère été suivies d'effet.
Déjà, le rapport du HCI demandait la suppression de l'enseignement des langues et cultures d'origine, "inadapté" et "détourné de son objectif initial". Déjà, il préconisait des "accommodements raisonnables" dans les cantines, tels que l'offre de menus sans porc. Sur certains points, ce rapport rédigé sous la direction de Roger Fauroux allait plus loin que le rapport Stasi, en prenant position, par exemple, en faveur de la création d'un centre de formation des imams à Strasbourg, financé sur fonds publics grâce au statut concordataire, comme il existe déjà des facultés publiques de théologie catholique et de théologie protestante.
Au lieu de cela, la commission Stasi préconise la création d'une Ecole nationale d'études islamiques qui s'adresserait aux chercheurs, aux enseignants et aux étudiants, et qui risque de faire double emploi avec l'Institut d'étude des sociétés musulmanes, créé en 1999 sous l'impulsion de Jean-Pierre Chevènement.
DES PRATIQUES ABERRANTES
La seule avancée réelle concerne les fêtes religieuses non chrétiennes : "L'ensemble des élèves ne travailleraient pas les jours de Kippour et de l'Aïd el-Kébir."Les salariés auraient aussi la possibilité de ne pas travailler ces jours-là. Cette proposition va un peu plus loin que le rapport Fauroux, qui préconisait "l'octroi d'autorisations d'absence le jour de l'Aïd el-Kébir". C'est l'unique mesure symbolique d'importance.
On aurait pu s'attendre à des initiatives plus hardies. Par exemple, il n'aurait pas été aberrant de demander l'extension du statut de culte reconnu à l'islam en Alsace-Moselle. Les imams auraient alors pu bénéficier des mêmes droits que les prêtres, les pasteurs et les rabbins, en étant salariés de l'Etat dans les trois départements concordataires. L'élection d'un Conseil régional du culte musulman (CRCM) depuis le mois d'avril permettait pourtant d'avoir un interlocuteur légitime sur place. Au lieu de cela, on risque d'assister à des pratiques aberrantes de la part des élus locaux. La maire (UMP) de Strasbourg, Fabienne Keller, ne vient-elle pas de demander à la Mosquée de Strasbourg de faire baisser la délinquance et de prononcer les sermons en français, comme conditions pour recevoir la subvention municipale de 10 % à laquelle ont droit les cultes reconnus ? Demande-t-on aux catholiques de renoncer aux sermons en dialecte alsacien ?
Le rapport Stasi se contente de préconiser que "l'enseignement de la religion musulmane -soit- proposé aux élèves, au même titre que celui des autres religions", en Alsace-Moselle.
Autre mesure discriminante : l'interdiction des signes religieux ostensibles ne s'applique pas à l'enseignement privé. Or il n'existe actuellement aucune école privée musulmane sous contrat d'association avec l'Etat en France métropolitaine. Par comparaison, environ 30 % des jeunes catholiques et des jeunes juifs sont scolarisés dans le privé. Les juifs religieux auront donc la possibilité de suivre une scolarité normale en se conformant à leurs prescriptions religieuses, c'est-à-dire en portant la kippa. Quelles que soient les inquiétudes qu'on peut nourrir sur le développement probable de collèges et de lycées musulmans, il y a là pour l'instant une inégalité de fait.
Le rapport Stasi enfonce un certain nombre de portes ouvertes : "Il faut prendre en compte les exigences religieuses en matière funéraire", affirme-t-il. Mais la création de carrés musulmans est admise depuis longtemps : une circulaire du ministère de l'intérieur, en date du 14 février 1991, en fixe les modalités. Pourquoi présenter comme une ouverture ce qui ne devrait être qu'un simple respect des textes ? Une fois encore, les musulmans risquent de se sentir les mal-aimés de la République.
QUELLE PRUDENCE !
Le rapport prétend compenser la sanction de l'interdiction du foulard par des propositions qui ressemblent malheureusement à des vœux pieux. Oui, il faut davantage d'aumôniers musulmans en prison. Oui, il faut des aumôniers dans les hôpitaux. Il en faut dans les armées. Mais où va-t-on les prendre ? Qui va les former ? En fonction de quels critères va-t-on les nommer ? A Lyon, le président de la Mosquée, Kamel Kabtane, se plaint que les candidats qu'il présente soient récusés par les renseignements généraux, interrogés par l'administration pénitentiaire.
Va-t-on agréer des aumôniers proches de l'Union des organisations islamiques de France (UOIF) ? Ou bien cette organisation fait-elle partie de ces "groupes extrémistes" qui testent "la résistance de la République" dénoncés dans le rapport ? Quels sont les musulmans fréquentables et les autres ? La commission Stasi ne nous en dit rien et laisse planer le doute.
Le rapport admet l'existence d'une "forme de haine contre l'islam" qui se traduit par des violences physiques et des profanations de tombes. Mais quelle prudence pour évoquer ce phénomène ! Il parle du "racisme antimaghrébin"qui a laissé place à un "racisme à l'encontre des musulmans" (l'islam est-il une race ?), sans prononcer une seule fois le mot "islamophobie".
Vers la fin du rapport, on trouve tout de même une phrase, peut-être la plus importante, et qui risque d'être la moins suivie d'effet : "Encourager la destruction des ghettos urbains par le remodelage de villes". Une phrase, et puis on passe à autre chose.
Xavier Ternisien
Source: Le monde
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