Culture- Noukat: Joumani, un patrimoine national
Les blagues populaires, sont le seul média au Maroc à n'avoir jamais connu la censure. De ce fait, leurs enseignements sociologiques sont incroyablement riches… Et en plus, on se marre !
Les infos de la TVM à 20h30, les discours de Hassan II et une infinité de blagues, toutes axées autour d’un seul et unique personnage. Un certain Joumani que peu ont connu, dont certains ont entendu parler et que beaucoup ont érigé en
véritable légende. Mais qui est ce Joumani dont les gaffes et mésaventures ont longtemps égayé notre quotidien ? A-t-il jamais existé ? Et le cas échéant, quelle est la part de vérité dans tout ce qu’on lui a attribué ?
La vérité quand je ris
Oui, Joumani a existé. Il a même été un des plus grands notables de sa tribu. Fils de Saïd Joumani, grand cheikh du Sahara, c’est en 1951, quand ce dernier décède, que Khatri lui succède, naturellement, comme le veut la tradition. Nous sommes à deux ans de l’exil de Mohammed V et à cinq ans de l’indépendance du pays. C’est dire la sensibilité de la conjoncture. Aujourd’hui encore, ses fils racontent, non sans fierté, "le tact et la diplomatie dont notre père a dû faire preuve pour maintenir la stabilité dans la région.
Il devait traiter tour à tour avec les Français, les Espagnols et les sultans du Maroc", explique l’un de ses vingt-quatre enfants (!!). D’ailleurs, raconte-t-on, tout au long de la période pré-Marche verte, il aurait entretenu une correspondance secrète avec Hassan II.
À l’époque, l’État où le Makhzen n’étaient que de vagues notions, auxquelles on préférait coutumes, traditions et relations historiques. Une allégeance officieuse que Khatri officialise à quelques jours de l’annonce de la Marche verte, en octobre 75, plus précisément, en rentrant au Maroc. De là commence son épopée. Il est reçu par Hassan II tel un chef d’État comme le lui avait exprimé le défunt roi lui-même . "Je n’ai jamais reçu un Marocain comme je te reçois aujourd’hui", aurait-il lâché, rapporte approximativement l’un des témoins. En contrepartie, l’homme du Sud déclare au monarque que désormais, il lui remettait le "Sahara tel une "amana" dont il avait pris soin jusqu’alors".
Hassan II, très porté sur la symbolique, le couvre de son propre burnous. Khatri se baisse vers Hassan II et lui chuchote à l’oreille "ma kayench chi sriwil l’walida ?". Une première blague (sauf pour le burnous). Et la légende naquit…
Khatri le fou, Khatri le sage
Khatri devient un personnage public, s’installe à Rabat, s’affiche aux côtés de Hassan II à chacune de ses réceptions. Il a alors 60 ans. C’est un vieil homme, petit de taille, à la barbe postiche, au sourire béat et à l’air crédule. Drapé dans sa darraîya, un large turban autour de la tête. Chacune des ses apparitions en public est sujette à une nouvelle blague. L’homme inspire la bonne humeur. Peu à peu, il devient l’icône même de l’humour marocain. Chaque "bonne" blague commence forcément par "gallek hada Joumani" ou "gallek hada Said Joumani".
Dans ces blagues, il campe souvent le rôle du bédouin fruste, naïf, impulsif et aux manières peu ou pas raffinées. Il donne l’impression de ne jamais savoir pourquoi il est là. Exemple : un jour que Joumani accompagnait Hassan II lors d’un sommet africain, les deux se trouvaient être les seuls Blancs de l’assistance. Tout au long de la séance, Joumani ne cesse de quémander un dirham au roi qui ne répond pas. Joumani insiste agaçant son roi : "Donne-moi un dirham", encore et encore. Hassan II irrité réplique : "Pas maintenant, voyons, quand la séance sera terminée". Et Joumani de reprendre : "Alors ghir âachra d’rial". Rien n’y fait. Une fois la séance levée, Hassan II se tourne vers Joumani et lui tend la pièce : "Voilà ton dirham, yallah ghber !". Joumani, boude et lui rétorque : "Trop tard. Moualine Zeriâa (vendeurs de pépites) sont tous partis".
Avec le temps, Joumani ne se cantonne plus au rôle de "l’idiot". Il est subitement doté d’une rare intelligence et d’une subtilité sans égale pour faire passer des messages au monarque sans craindre sa colère. Là-dessus encore, on en entend de bonnes. Comme le jour où Joumani va voir Hassan II et lui demande de lui confier le poste de ministre du Pétrole. Hassan II répond : "Mais enfin, on n’a pas de pétrole au Maroc !". Alors Joumani poursuit : "Et alors quoi ? On a bien un ministre de la Justice, non ?". Gaucherie ou malice ?
C’est dire que deux répertoires avaient vu le jour. Un premier où Khatri reste fidèle au portrait du gentil bonhomme, niais et maladroit. Ces blagues, souvent parties de situations réelles, étaient l’œuvre des mokhaznis et du personnel du Palais qui y assistaient.
Ces plaisanteries finissent par lui confectionner une image sympathique. Il devient un symbole. Le troisième homme le plus notoire du pays après Hassan II et Basri. Autrement dit, il se présente comme la meilleure courroie de transmission pour des messages politiques émanant d’un peuple opprimé. Passer par Khatri pour éviter la répression, une recette qui a servi plus d’un. "Même la gauche de l’époque y aurait eu recours pour vulgariser et propager ses idées", note ce journaliste quinquagénaire.
L’oubli
Comme toutes les légendes, celle de Joumani a une fin. On croyait le bonhomme éternel. Et que ses blagues lui survivraient. Elles sont pourtant mortes avant lui. Bien avant 1993, date de son décès. Depuis la fin des années 80, Joumani ne faisait plus rire… ou du moins, nos noukates le sollicitaient de moins en moins. À cause de l’âge (l’homme avait plus de 70 ans et était malade), mais aussi de la lassitude. On le voyait de moins en moins. Pour les nouvelles générations, il n’est plus qu’un nom. Rigolo mais inconnu. Il ne faisait donc plus beaucoup d’effet.
Sa mort passe presque inaperçue. Durant ses derniers jours, Joumani vivait entre Rabat et Laâyoune, où il est enterré. Ses entrevues avec Hassan II, malade aussi, se faisaient, de ce fait, de plus en plus rares. L’affaire du Sahara prend d’autres tournures. La gestion du dossier lui déplaît, selon ses proches. "L’affaire aurait été mieux gérée s’il y avait été impliqué", susurre aujourd’hui son entourage. Khatri prend ses distances, se consacre à la pratique de la religion. Ses enfants sont soulagés. On ne rit plus de leur père. "Au début, les blagues me choquaient. Mais après, quand j’ai vu que même Hassan II était tourné en dérision, cela ne me perturbait plus beaucoup", commente un autre fils. En fait, si Joumani a disparu de notre répertoire humoristique, c’est peut être, tout simplement, parce que l’on n’avait plus besoin de sa médiation pour dire les choses. Les temps changent, les blagues aussi.
Source: Telquel
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