Culte : Islam de France : Le Maroc au minbar

le 19/11/2003

En confiant l’essentiel des commissions génératrices de revenus du Conseil du culte musulman de France, à une association d’obédience marocaine, la France confie provisoirement les clés de son islam au Maroc. En a-t-il accusé réception ?

Dès la constitution, il y a quatre mois du Conseil du culte musulman de France, la question qui taraudait les esprits concernait l′ influence, pas toujours bien maîtrisée, des pays d’origine sur l’essence de l’islam français. Nicolas Sarkozy, le ministre de l’Intérieur français, en critiquant publiquement et vertement l’ancien code du statut personnel marocain, va refuser cette approche unilatérale. En exigeant une réforme de la Moudawana marocaine, en adéquation avec les lois de la république, pour la première fois, la France pointait du doigt le lien entre l’islam et les lois civiles dans les pays d’origine des musulmans de France. Auparavant, l’absence de reconnaissance de cette religion dans l’espace public français rendait difficile cette nouvelle interaction entre pays hôte et pays d’origine. Dès 1999, pourtant, Alain Billon, conseiller des ministres de l’Intérieur français successifs et en charge du dossier "Islam de France", estimait "qu’il fallait aider les musulmans à rattraper leur retard historique au sein de la société française. Il devenait urgent et nécessaire que l’islam s’intègre dans le système laïc".

Un communautarisme latent, des pics de montées antisémites ou judéophobes ont décidé les autorités françaises à rendre lisible et maîtrisable la deuxième religion du pays. Dès 1999 en effet, une invitation à six grandes mosquées indépendantes, six fédérations culturelles et six personnalités musulmanes est lancée par le ministre de l’Intérieur de l’époque, Jean Pierre Chevènement. "Al Istichara", nom donnée à cette instance de réflexion, démarrera de fait ses travaux. En mai 2001, un accord-cadre se dégage de ces mois de consultation, prévoyant entre autres un mode électif. Entre temps, le ministre de l’Interieur et des Cultes, Chevènement, démissionne, Daniel Vaillant lui succède et prend en charge mollement le dossier. Après le 11 septembre, et l’arrivée de Nicolas Sarkozy la question de l’islam devient un enjeu considérable. Des banlieues ostracisées au bord de l’explosion, des médias de plus en plus virulents quant à l’islam convaincront le nouveau ministre d’accélérer le processus d’installation d’un Conseil du culte musulman de France.

La nécessité d’avoir un interlocuteur représentatif s’imposait. Des élections sont organisées les 6 et 13 avril dernier, remportées haut la main par la Fédération nationale des musulmans de France (FNMF), une constellation d’associations religieuses d’obédience marocaine (présidée par Mohamed Beshari, un ancien fonctionnaire marocain installé en France). Avec 18 sièges au conseil d’administration, soit près de 44% du total des 41 fauteuils, elle se taille la part du lion. L’UOIF, assimilée à une structure fondamentaliste, obtient 16 sièges ; la GMP (Grande mosquée de Paris), proche de l’Algérie, 5 sièges et 14, 6% des suffrages. Le comité de coordination des musulmans turcs de France obtient 2 sièges.
Première constatation, l’islam militant de France d’obédience marocaine est important par son implantation, ses vecteurs de diffusion, par la discipline de ses adhérents et leur attachement à leur pays d’origine..

Explication : si ces résultats confirment que les Français et résidents d’origine marocaine sont, certes, parmi les plus pratiquants des musulmans de France, ils démontrent surtout qu’ils ont une implantation associative homogène sur l’ensemble du territoire français. De plus, et selon le ministère de l’Intérieur français, 40 % des imams de France viennent du Maroc. Par ailleurs la FNMF bénéficie largement du soutien des représentations consulaires en France qui n’ont pas hésité à faire sa promotion. Les Marocains sont aussi les plus disciplinés : par le biais de ces représentations diplomatiques, "le réflexe national" a été largement suivi et le vote des Marocains résidents en France a été massif. Une dépendance que revendique son secrétaire général, Mohamed Beshari, qui soulignait à l’orée des élections du Conseil du culte musulman de France : "De façon générale, les relations entre le Maroc et la France sont régies par une convention bilatérale dont la dimension est plus culturelle que cultuelle. Par conséquent, le Maroc ne peut en aucun cas décider ou influencer la pratique des Marocains musulmans vivant en France.

Si certains préfèrent adhérer à la mouvance des frères musulmans, personne ne peut les en empêcher. Par contre la FNMF, la Fédération nationale des musulmans de France, est en contact permanent avec le Maroc. Nous bénéficions de dons, on nous envoie aussi des imams. Ce sont en fait des actions ciblées et limitées". Une phrase qui va à l’encontre du discours officiel français, qui impute la radicalisation des banlieues françaises à l’intrusion de puissances étrangères. Il semble, et vu l’absence de réactions des officiels français à cette déclaration, que le Maroc soit un département français. M. Bechari n’en restera pas là puisqu’il rajoute que "Pour ces élections, je ne nie pas que les consulats nous ont donné un coup de main au niveau du message, les pouvoirs publics nous incitent à un islam de pondération. Mais il n’y a aucun mal à ce que le pays d’origine aide sa communauté vivant à l’étranger. Je banalise totalement cette question du rapport entretenu avec le pays d’origine. Par contre, ce qui me semble choquant et il faut d’ailleurs être très vigilant par rapport à cela, c’est lorsque certains pays donnent des aides à des associations ou à des fédérations à caractère religieux, alors qu’ils n’ont pas de communauté dans le pays en question. Je parle des pays du Moyen-Orient ou du Golfe qui, eux, financent pour des raisons politiques certains courants, et dont les intentions ne sont pas toujours bonnes". Une manière de nuancer et de justifier l’ingérence officielle marocaine, et un coup de griffe à l’adresse de son principal rival d’obédience wahhabite, l’UOIF. Cette organisation, largement décriée et pointée du doigt par les intellectuels français, vit officiellement en dehors de tout clivage national (on l’accuse d’entretenir des relations "fructueuses" avec l’Arabie saoudite). Elle est parvenue, par son score honorable de 16 sièges, à séduire tous les musulmans qui sortent du clivage Maroc-Algérie. Œuvrant pour un islam proche de l’idéologie fondamentaliste internationale des Frères Musulmans, sa force réside dans sa capacité à fédérer les énergies locales. C’est au petit jeu des alliances que ce PJD de France s’est montré le plus efficace, lui permettant ainsi de réaliser des scores impressionnants en particulier dans la région parisienne. Statutairement, le Conseil du culte musulman s’est pourvu de plusieurs commissions qui seront chargées de traiter de tous les éléments ayant trait à la vie quotidienne des musulmans de France. Certaines sont plus prestigieuses, plus importantes ou plus rémunératrices que d’autres.

Dans la guerre de positions entre l’UOIF et la FNMF, la plupart des analystes s’attendaient à ce que cette dernière sorte gagnante des tractations avec le ministre de l’Intérieur français. C’est l’ampleur de la victoire qui en déroutera plus d’un. Le 1er juillet 2003, elle obtiendra la présidence des commissions en charge des imams, de la viande halal (la taxe rapporte près de 80 millions d′euros chaque année), l’enseignement et les affaires juridiques. Seule la commission "audiovisuelle" (l’émission religieuse diffusée sur la chaîne du service public français France 2 tous les dimanches à 7h30), sera confiée à la Mosquée de Paris. L’UOIF prendra en charge l’aumônerie, c’est-à-dire le contrôle du discours religieux dans les prisons de France. En somme, toutes les activités génératrices de revenus sont confiées au camp marocain, l’association la plus radicale obtient (et ce n’est pas un mince avantage) d’islamiser les prisons françaises et l’Algérie d’amadouer les élites par le biais de la télévision. En procédant à ce deal, la France remettait de fait les clés de l’islam de France aux Marocains. En critiquant l’ancienne Moudawana, jugée rétrograde et en désaccord avec les lois de la république lors du congrès d’ouverture du Conseil du culte français, Sarkozy dévoilait la stratégie de réforme de l’islam français. En acculant le Maroc à accélérer sa mue religieuse vers un islam moderniste, il réformait par conduction l’islam français, dont il venait de donner la maîtrise à une fédération d’obédience marocaine puissante, disciplinée et à l’écoute du royaume. Il manquait - pour que cette stratégie ait un avenir - des penseurs "politiquement corrects", capables de contrecarrer le discours jugé fondamentaliste d’un Tariq Ramadan, qui fait un tabac dans les banlieues françaises. En recevant, en août dernier, Soheib Bencheikh, mufti de la mosquée de Marseille, membre du CFCM et président du tout nouveau "Mouvement des musulmans pour le renouveau" (dont la vocation est d’implanter un islam modéré pour faire face à "l’avancée dangereuse des forces obscurantistes"), il offrait d’autres alternatives à l’islam de France.

Source : Tel Quel

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