Société. Complexé, le Marocain ?
un artcle sur telquel qui résume un peu la vie des marocains,mais je ne sais si on peut appeler ça complexité


Citation
Société. Complexé, le Marocain ? 10 Mai 2012 Par : Telquel La couv 0 commentaires(s) Société. Complexé, le Marocain ? (Yoz) Nous sommes incapables de dire “je t’aime” ; nous avons un rapport ambigu avec le fric ; nous sommes les champions de la 3yaka (la frime et tellement plus) ; nous avons un intérêt excessif pour les apparences ; nous avons un malaise avec notre “richesse linguistique” ; nous sommes obnubilés par le pouvoir ; nous sommes oppressés par les valeurs religieuses et familiales… Nous autres Marocains sommes bourrés de complexes… De 3oqad. Et on le constate tous les jours, dans les gestes de gens que nous côtoyons, que ce soit à la maison, au café du coin, à la mosquée ou au marché du quartier, sans parler du lieu de travail. Impossible donc d’oublier nos complexes, ils font partie de nous, nous avons grandi avec et ils sont quasiment dans nos gènes. Mais on peut toujours se libérer de nos complexes si on prenait la peine de les comprendre et de les affronter. Illustrations yoz Amour. Silence, on s’aime… Coincés entre pudeur et inhibitions culturelles, les Marocains amoureux ne verbalisent pas leurs sentiments. Les hommes comme les femmes ont un rapport pour le moins m3e9ed avec l’amour. “Il m’arrive lors de conférences de demander aux membres de l’assistance s’ils disent kan 7ebek à leur compagnon ou compagne. En guise de réponse, le public, gêné, se contente de rire nerveusement”, raconte la sociologue Soumia Naâmane Guessous. Cette réaction de défense, qui reflète le malaise des Marocains vis-à-vis d’une verbalisation de l’amour, débuterait dès l’enfance selon elle : “Exprimer ses sentiments n’est pas un geste naturel sous nos cieux, car les hommes marocains ont été élevés selon le rapport mâle dominant et femme dominée. Pour un homme, avouer son amour devient par conséquent un signe de faiblesse, indiquant une perte de virilité dans ce rapport de force qui conditionne les relations entre les deux sexes”. Ce silence assourdissant autour des mots d’amour relèverait quasiment de la programmation neurolinguistique (PNL). “Les enfants sont élevés pour intégrer des interdits. Tomber amoureux, c’est rester bouche bée, baver devant une femme ou un homme, sentiments que l’on ne doit surtout pas exprimer. On ancre cette pudeur et ce complexe vis-à-vis des sentiments dès la petite enfance. Un gamin a ainsi droit aux marques d’affection jusqu’à un certain âge. Ensuite, ses parents instaurent une distance”, ajoute notre sociologue. Les mots interdits à la puberté, les parents focalisent sur l’appareil génital de leurs enfants. La partie pour le tout. C’est ainsi que le garçon devient un homme que la mère doit arrêter de materner et à qui l’on apprend à ne plus extérioriser ses sentiments et ne plus pleurer, au risque d’entailler sa roujoula attitude. La fille, quant à elle, est “formatée” pour ne pas intégrer l’amour comme ingrédient de base de sa future relation de couple, qui, en l’occurrence, doit être bâtie avant tout sur sa capacité à assurer la stabilité du foyer. Côté face, les garçons sont tellement conditionnés par leurs parents qu’ils finissent par s’identifier à Adam et percevoir la femme qu’ils aiment, une fois adulte, comme une “Eve à l’origine de leur exclusion du paradis, un être sexué sous la coupe duquel il ne faut pas tomber”, explique Soumia Naâmane Guessous. Côté pile, les filles sont éduquées, surtout par leurs mères, de manière à ne jamais montrer leur attachement, afin de maintenir leur mari assoiffé d’amour, selon l’adage de jouwe3 el kelb iteb3ek (affame le chien et il te suivra). “Elles grandissent avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête : le risque de lasser leur mari et donc d’être répudiée, ou de devoir cohabiter avec une seconde épouse”, illustre notre sociologue. Cette vision négative du sentiment amoureux se ressent dans la langue de tous les jours où les mots pour le verbaliser ont une connotation péjorative et sous-entendent une dépendance néfaste pour l’homme : Mcharwet, wakel sberdila, majnoune, taye7, zale9, wakele mokhe dba3, etc. “Quand un homme tombe amoureux, le langage utilisé évoque toujours un piège où il serait tombé”, résume l’auteur d’Au-delà de toute pudeur. El 7oub moussiba Certains vont même jusqu’à assimiler l’amour à une catastrophe, à l’instar de ce refrain d’une chanson populaire, “el woulf s3ib, ou l7oub moussiba” (l’attachement est difficile et l’amour une calamité). Dans le cas des filles, les proverbes et dictons populaires, quintessence d’une mentalité qui perdure à travers les époques, ne disent pas autre chose : “Les hommes, c’est comme les poivrons, c’est meilleur quand on les fait mariner”. Chez les jeunes, on sent cependant un début de changement dans l’expression de l’amour. C’est ainsi qu’on franchit le Rubicon en verbalisant ses sentiments. Toutefois, on le fait de préférence dans une langue étrangère. “Dire ‘je t’aime’ ou ‘I love you’ permet une distanciation qui est impossible en darija. ‘Kan 7ebek’ et ‘kan bghik’ possèdent une charge émotionnelle trop forte, même pour les nouvelles générations. Elles ne se sont pas libérées totalement de leurs inhibitions culturelles”, conclut Soumia Naâmane Guessous. Hassan Hamdani Argent. Le fric, c’est chic... ou pas L’argent est le meilleur ami du Marocain, et en même temps son pire ennemi. Scan de la relation de nos concitoyens avec l’flouss. Une mise en situation pour illustrer le rapport ambigu et contradictoire qu’entretiennent les Marocains avec l’argent. Vous faites appel aux services d’un plombier. Avant qu’il retrousse ses manches pour se mettre à l’ouvrage, vous lui demandez combien coûtera sa prestation. Il vous répond : “Li 3titini meziane”, qu’on pourrait traduire par “votre prix sera le mien”, ou “je me contenterai de ce que vous voudrez bien me donner”. Au moment de régler, vous lui tendez un billet de 100 dirhams. Il fait la moue, vous lance, les yeux rivés vers le sol comme un gamin puni, que d’habitude, pour ce genre de travail, on le gratifie du double de ce montant. Puis il fait volte-face et “sous-enchérit” en vous assurant que “la ma 3endekch, kif oualou” (si vous ne les avez pas, ce n’est pas grave). Alors vous vous sentez un brin coupable, vous allongez un deuxième bifton… Nous avons une réputation mondiale de vendeurs de tapis, d’experts en marchandage. Sur le papier, on pourrait croire que causer binga est un sport national chez nous. Et pourtant… Combien de jeunes demandeurs d’emploi, lors de leur entretien d’embauche, “buguent” au moment où leur recruteur potentiel leur demande d’exprimer leurs prétentions salariales. Comme s’il y avait une certaine indécence à parler flouss. Plusieurs proverbes mettent ainsi en évidence cette relation complexe que nous entretenons avec l’argent : “L’flouss kat felless” (l’argent dévalorise les gens), dit-on, ou encore “lay j3alhoum fidna ou machi f9loubna” (que Dieu mette l’argent dans nos mains et pas dans nos cœurs). Le Coran lui-même met en garde contre l’appât démesuré du gain : “Kouli mri2in bi ma kassaba ra8ine”, dit un verset, que l’on pourrait traduire par : “L’individu est otage de ce qu’il possède”. “Nous avons une certaine répugnance envers l’argent, doublée d’un sentiment de culpabilité”, confirme le sociologue Abdelkader Ziraoui. Exemple : “S’il est indéniable que beaucoup donnent l’aumône par conviction religieuse, combien le font pour se racheter une conscience, ou encore pour montrer qu’à l’échelle de la société, ils sont meilleurs que d’autres”, poursuit-il. La 7chouma du pauvre C’est ainsi : l’argent peut tout acheter ou presque. Ceux qui en manquent en savent quelque chose... N’avez-vous jamais esquivé une sortie sous prétexte que vous avez un gros coup de barre ou une obligation familiale, alors qu’à la vérité, vous n’aviez pas un kopeck en poche ? En fin de compte, ne pas avoir de sous, c’est un peu 7chouma. Mais pas seulement. Pour signifier que l’on est à sec, on dit souvent “être en galère”. A contrario, une personne qui croule sous l’argent est “blindée”, pour reprendre l’expression argotique. Mais alors, qu’est-ce qu’être riche ? Selon la nomenclature officielle, vous faites partie de la classe aisée si vous touchez 7000 dirhams par mois. C’est peanuts pensez-vous ? Eh bien, sachez que seul un Marocain sur 10 fait partie de cette tranche supérieure… Comme dit la chanson, le fric, c’est chic. On en veut tous et on n’en a jamais assez. “Le sentiment envers l’argent est en ce sens ambivalent, car autant on a peur qu’il nous brûle les doigts, autant nous lui vouons un culte sans fin”, développe le sociologue. De fait, ne dit-on pas “li ma 3endou flouss, klamou messous” (la parole de celui qui ne possède pas d’argent est fade). On qualifie aussi de “labass 3lih” (il se porte bien), quelqu’un d’aisé financièrement, voire de “khanez flouss” (qui pue l’argent). Ne nous empressons-nous pas de qualifier telle ou telle personne de “milliardaire” (en utilisant bizarrement “l’franc” comme unité de mesure), sans avoir la moindre idées sur ses actifs ? L’argent est décidément à l’origine de bien des fantasmes, chez nous plus qu’ailleurs. Comment pourrait-il en être autrement dans un pays comme le nôtre, où les riches sont très riches et les pauvres très pauvres ? Pour conclure, goûtez ce raisonnement par l’absurde de l’écrivain français Jules Renard, spécialiste ès bons mots : “Si l’argent ne fait pas le bonheur, alors rendez-le”. Youssef Ziraoui Pouvoir. Bienvenue à Blad l’7ogra Entre ceux qui abusent de leur autorité et ceux qui se sont résignés à courber l’échine, les Marocains entretiennent des relations extrêmes avec le pouvoir. État des lieux d’un complexe très ancré dans les mentalités. Vieille médina de Casablanca, par un après-midi ensoleillé. Une femme âgée dispose au sol un étal d’ustensiles pour le hammam. Passe un policier. Sans se départir de son flegme, le gradé shoote dans les produits, puis pose sa chaussure de combat sur l’épaule de la femme et la pousse légèrement, juste de quoi l’humilier. Un acte aussi inutile que méchant. Au Maroc, la moindre once de pouvoir, le moindre galon, semble autoriser tacitement à maltraiter son prochain. Certes, partout dans le monde des relations de pouvoir existent : il y a les chefs et leurs subordonnés. Mais certaines règles - tacites ou officielles - viennent tempérer ces liens hiérarchiques et les empêchent de devenir une véritable fièvre, une quasi-maladie, comme c’est le cas chez nous. Les Marocains semblent être les champions – un titre partagé avec leurs voisins algériens – de ce “complexe du pouvoir”, qui se traduit souvent dans la langue de tous les jours par ce mot désormais fameux : 7ogra. Un complexe de supériorité d’abord, de la part du détenteur de pouvoir qui légitimerait, selon lui, moult abus et manipulations, dont Machiavel ne serait pas peu fier. Et un complexe d’infériorité d’autre part, de la part du receveur d’ordres qui tend à trouver naturels les abus dont il est victime et préfère bien souvent faire subir à ceux qui lui sont “inférieurs” ce qu’il a précédemment subi, plutôt que de se défendre. Au commencement était le Makhzen Un exemple flagrant est la rareté des recours judiciaires contre les abus policiers. L’injure, la moquerie, l’humiliation sont les symptômes de ce complexe du pouvoir ; la corruption, la violence et le mal-être en sont les résultats. En entreprise par exemple, cette problématique est réelle et très répandue. Contrairement à toutes les règles classiques du management qui reposent sur l’idée de “diriger sans en donner l’impression”, nombreux sont les patrons à s’imposer à grands renforts de cris, de mauvaises blagues quand ce n’est pas d’injures ou de coups. Tâcher d’expliquer ce mal relève-t-il de la science politique, de la sociologie ou de la psychologie ? Un peu des trois en vérité. Nombreux sont les spécialistes à concéder que l’organisation pyramidale du pouvoir au Maroc —dont le sommet, le Makhzen, n’a de comptes à rendre à personne— tend à instaurer dans la société une “normalité” de l’autorité totale et sans limite. Se diffuse alors l’idée que le détenteur de pouvoir peut en jouir à son gré, quitte à faire souffrir son prochain. Le patron, le policier, le chef d’administration ou le préfet se transforment alors en caciques, et l’employé, l’automobiliste lambda ou la secrétaire jouent le rôle de défouloirs. L’universitaire Youssef Belal insiste sur “la perspective historique” et met en avant “l’inexistence de contre-pouvoirs” dans la société, ainsi que “l’omniprésence de la figure de l’autorité”, amplifiée par le règne de Hassan II et par les années de plomb. Des autoritarismes qui se multiplient à plus petite échelle ensuite. Abus tous azimuts Dans nos colonnes, le chercheur Abdessalam Dialmy écrivait d’ailleurs que “le Marocain moyen se sent injustement traité, impuissant et frustré face aux différentes formes que prend l’abus de pouvoir ou le viol de la loi. La cause déterminante de la 7ogra, c’est donc l’Etat de non-droit”. Cette 7ogra que le chercheur dit “verticale” se transformerait dans la société en une 7ogra dite “horizontale”, que s’emploient à faire vivre tout un chacun. Et nous voilà plongés dans une société de petits chefs plastronnants et de victimes consentantes : en un mot comme en mille, de complexés du pouvoir. Jules Crétois Apparence. Miroir ô mon miroir… Au royaume des apparences, le boukh est roi. Obnubilés par leur image, nos concitoyens mettent souvent le paquet sur le paraître, au détriment de l’être. Derrière son dos, ses amis l’appellent l’adversaire, en référence au film de Nicole Garcia, dont le héros cache aux siens sa situation de chômeur. C’est donc l’histoire d’un mec qui enfile son costard-cravate tous les jours que Dieu fait, faisant croire à son entourage (famille, amis, etc.) qu’il a un job comme tout le monde, pour ne pas passer pour un paria… Sauf que Rachid est sans emploi. Il a perdu son travail depuis plusieurs mois mais continue de faire semblant, de peur d’affronter le regard des autres. Parce que perdre la face, c’est tout perdre… Parce que chez nous, 3i9 3lia n3i9 3lik est un art de vivre. Parce que passer pour un loser, un intouchable, c’est synonyme de déchéance absolue. “Cet intérêt excessif pour les apparences est motivé par plusieurs facteurs psychologiques, sociaux et économiques. C’est avant tout un moyen d’assouvir un éternel désir de perfection, dû à une forme de narcissisme aiguë qui nécessite d’être accompagnée d’une reconnaissance sociale”, analyse le psychologue Abdelaziz El Ghazi. Inutile d’être un grand expert pour se rendre compte que, sous nos latitudes, l’apparence —physique, vestimentaire, etc.— est glorifiée et conditionne les relations avec autrui. Une petite anecdote pour la route, racontée par un concessionnaire de voitures de luxe : “Un client m’a demandé de remplacer le logo de la marque de son véhicule par son nom de famille. J’ai évidemment répondu que c’était impossible”, confie-t-il. Même le fou7ane a ses limites… Dis-moi ce que tu portes… Parenthèse psychanalytique : d’où nous vient ce désir de paraître à tout prix ? Les hommes n’étant pas égaux devant la nature (attributs physiques, facultés intellectuelles, origines sociales), chacun tend à vouloir mettre en avant et à capitaliser sur ses avantages comparatifs et à compenser ses défauts en fin de compte. “L’individu tente à travers un ensemble d’artifices de marquer son appartenance à une certaine catégorie sociale, une élite”, affirme El Ghazi, qui ajoute : “cela dit, l’excès d’artifices démontre un flagrant manque de confiance en soi”. Et pour s’affirmer socialement, pour se trouver une place, on imite les autres, ceux qu’on envie, ceux à qui on aimerait ressembler à tout prix, même pour un court instant. En marketing, ce comportement socio-économique a un nom : status seekers. Sauf que tout le monde n’a pas les moyens de s’offrir ces attributs qui valent plusieurs SMIG. Alors on s’endette, on paie ses achats en plusieurs traites, on vit au-dessus de ses moyens. Autre alternative, on achète du faux : qu’importe le flacon, pourvu qu’on donne une impression de richesse. Du coup, on fait feu de tout bois, et tout est bon pour boukh… et en toutes occasions, même les plus improbables. à l’instar de ceux qui font des funérailles de leurs proches des gnaza de luxe. Le journaliste people Simo Benbachir, grand spécialiste de la bling-bling attitude, raconte : “Durant des funérailles organisées par une grande famille fassie à Casa, on a été reçus sur carton d’invitation et les invités étaient triés sur le volet, à croire qu’on assistait à un mariage VIP”. Comme quoi, les voies de l3ya9a sont impénétrables… Basma El Hijri Langue. Ma langue, mon drame Le multilinguisme du Maroc est vendu sur le papier comme une richesse. Pourtant, dans la réalité de tous les jours, il est surtout à l’origine d’un sentiment de supériorité ou d’infériorité. C’est à y perdre son latin. Cela se passe à Rabat lors d’un atelier organisé par l’Union Européenne à l’attention des journalistes. Deux d’entre eux quittent furtivement la salle où le débat était exclusivement en français. Ils comprenaient ce qui se disait, mais étaient incapables d’intervenir dans la langue de Molière. Ils en avaient presque honte et ils sont loin d’être les seuls. Un ancien ministre du gouvernement Jettou s’est inscrit à des cours du soir de français pour épouser la vague. Ses amis lui avaient dit que pour faire bonne figure, il fallait parler cette langue ou subir le mépris des autres. Sur le marché du travail, en particulier dans le secteur privé, ne pas maîtriser le français est un sérieux handicap quand on cherche un emploi. Dans le rapport écrit à l’occasion du cinquantenaire de l’indépendance du Maroc, le sociologue et linguiste Ahmed Boukous explique que, pour beaucoup, “le français est perçu comme la langue de la modernité”, ajoutant qu’il est “le moyen de communication de prédilection dans le secteur des services et dans les médias”. Et même si cette langue n’est pas nécessaire pour certains jobs, elle est souvent exigée car elle sert de tamis social. Parler couramment français laisse entendre à l’autre qu’on est issu d’une classe sociale plutôt aisée, voire dominante, car sa maîtrise suppose généralement d’avoir été scolarisé dans des écoles privées ou à la mission française. La foire aux préjugés Mais à mépris, mépris et demi. C’est ainsi que, pour d’autres Marocains, prévaut avant tout l’arabe classique, la langue sacrée du Coran, quand on veut faire bonne impression. Et les francophones, prompts à regarder de haut les arabophones purs, sont taxés de tous les maux : acculturés, déracinés, voire membres de ce que certains appellent carrément “hizb França” (le parti de la France, littéralement). Au milieu de cette foire aux préjugés, les plus complexés sont ceux qui ne maîtrisent ni l’une ni l’autre langue. Cette 3e9da linguistique a été notamment scannée par la chercheuse Soraya Oulad Benchiba, chargée d’études auprès de l’Institut Amadeus, qui affirme que l’une des “calamités de notre système d’éducation est de produire de ‘mauvais arabisants’ et de ‘mauvais francisants’ à l’issue des études secondaires”. La diversité des langues pratiquées au Maroc “pose de redoutables problèmes en ce qui concerne l’enseignement et, plus généralement, l’acquisition du savoir”, surenchérit l’écrivain Fouad Laroui dans son essai Le drame linguistique marocain. C’est ainsi qu’une grande majorité parlant mal le français et l’arabe sont considérés comme des parias aussi bien par les bons francophones que par les bons arabophones. Cacophonie générale Au-delà de cette ligne de clivage entre français et arabe, le Maroc et sa diversité linguistique regorgent de préjugés sur la langue pratiquée par chacun. Dans le Rif, parfois, on refuse tout simplement de vous parler dans une langue autre que le rifain, et vous ne saisirez rien même si vous maîtrisez l’une des deux autres variantes de l’amazigh. Au Sahara, vous êtes surnommé “chlihate” si vous ne parlez pas la hassania. Dans les villes du Souss, vous héritez du sobriquet d’“iziker” (ficelle) si vous ne comprenez rien à la langue amazighe. Et, enfin, à Casablanca ou Rabat, vous êtes “guerbouz” si vous parlez amazigh. Cela se complique davantage au nord, où la darija est mixée à la langue espagnole. à Larache, si vous demandez un robinet à un quincailler, il écarquillera les yeux. Il faut plutôt dire “sabila” ! C’est simple et, selon les cas, une personne est valorisée selon qu’elle parle ou non telle langue ou tel dialecte. Vous serez royalement traité dans un restaurant, à Agadir par exemple, si vous vous adressez au serveur en amazigh ou en français. Dans le Moyen-Atlas, vous êtes “winnakh” (des nôtres) si vous êtes amazighophone. Avec un multilinguisme de façade, chacun a son propre complexe, son propre drame linguistique comme dirait Fouad Laroui. Sans compter que d’autres changements, induits par l’ouverture et la mondialisation, viennent compliquer la donne. Nos hommes d’affaires se sont mis à apprendre le chinois. Les étudiants des écoles de tourisme étudient désormais le russe… Ajoutez à tout cela les quelques doses, déjà existantes, d’anglais, d’espagnol et d’allemand et vous aurez une idée de la cacophonie polyglotte qui règne sous nos cieux. Mohammed Boudarham Religion. Losing my religion Dans une société où l’islam est devenu gage de bonnes mœurs, le mimétisme religieux fait de plus en plus de convertis Vendredi, 13h15. Soufiane s’avance vers la boulangerie de son quartier Ennassim, à Casablanca, pour acheter son pain, mais le propriétaire des lieux lui fait signe derrière la vitre que la boutique est fermée pour cause de salat l’joumou3a (prière du vendredi). Depuis quelques années, ce “débrayage” pour cause de prière est devenu légion chez beaucoup de commerçants, par conviction ou par peur d’être considéré comme cupide, préférant l’argent à la prière. “Cette pratique est monnaie courante au Moyen-Orient. Dans ces pays, la vie s’arrête lors de chaque prière. Si vous ne priez pas, vous risquez d’être rappelé à l’ordre par la police religieuse”, souligne ce professeur d’éducation physique qui a travaillé pendant quelques années en Arabie Saoudite. Au Maroc, on n’en est pas (encore) là, mais, que ce soit par mimétisme ou par peur de l’opprobre, nombreux sont ceux qui trouvent leur chemin de Damas. Et cela est tout aussi vrai pour les femmes. Il est difficile de quantifier le phénomène, mais combien de femmes portent le voile pour éviter les regards suspicieux dans leur quartier, et dans la rue plus généralement, histoire de s’acheter une paix sociale à moindres frais, c’est-à-dire moyennant le port du hijab. Une piété ostentatoire “La pratique de la religion dans la société marocaine est passée de la piété dans la décence (Soutra) à l’affichage et l’affirmation publique. C’est très curieux de constater par exemple que des personnes âgées, qui prient depuis des années, n’ont aucune trace sur le front alors que de jeunes pratiquants ont déjà une marque”, analyse la sociologue Soumia Naâmane Guessous. Au sein de la famille, c’est le même topo. L’individu subit de plein fouet le poids écrasant du groupe. “Ma famille est très pieuse, je suis obligé de faire mes prières devant mes parents pour les rassurer alors que je ne suis pas vraiment pratiquant. J’ai l’impression d’avoir une double vie et la culpabilité me ronge jour après jour. J’ai l’impression de leur mentir, de me mentir…”, confie Yassine, 28 ans. Il y a chez nous, comme dans chaque société, une certaine hiérarchie des valeurs. Et la religion est en tête de gondole, pour qui veut vendre une bonne image de lui-même. “La société préfère un bon croyant à un bon citoyen”, souligne Soumia Naâmane Guessous, qui y voit une recherche de la reconnaissance sociale du citoyen souffrant d’un déficit d’individualisme. Le Maroc a connu de grandes mutations ces dernières années, qui ont donné lieu à une perte de repères poussant les individus à s’identifier dans des pratiques comme la religion. Et quiconque ose ne pas entrer dans le moule s’expose à la vindicte populaire. Il est donc préférable d’intérioriser ce sentiment de culpabilité et de honte engendré par la sensation d’être différent. Règne de l’inquisition Cas d’école : Lhaj Abdellah, qui vient d’effectuer son pèlerinage cette année, raconte qu’avant, “lors des repas de famille, tous les hajs insinuaient que je n’étais pas un bon musulman tant que je n’étais pas allé à La Mecque”. Lhaj a rongé son frein jusqu’au jour où il a eu les moyens de le faire. “Depuis, je suis devenu un homme respectable et un modèle de piété”, déclare-t-il, avec une pointe d’amertume. Pour goûter au diktat inquisiteur de la majorité, il suffit d’aller faire ses emplettes dans un centre commercial où la vente d’alcool cohabite avec celle des produits alimentaires halal. “Chaque fois que j’arrive à la caisse avec ma bouteille de vin, j’ai l’impression que les gens qui font la queue me regardent avec mépris, me jugent. Il y a de quoi devenir paranoïaque. à force, j’ai fini par éviter les grandes surfaces”, souligne Aziz. Ce sentiment de résignation des gens devant cette dictature n’est bon ni pour eux ni pour la société. “à force d’encaisser, nous allons détruire notre immunité intellectuelle et succomber à la dictature de la foule”, conclut la sociologue Soumia Naâmane Guessous. Hicham Oulmouddane Famille. Being un merdi lwalidine Solidaire, protectrice et unie, la famille peut rapidement devenir étouffante et castratrice. Retour sur une institution qui scinde la population marocaine en deux camps : maudits et bénis.Being un merdi lwalidine A près la religion, la famille est sans doute la valeur la plus sacrée de la société marocaine. Deux notions, en particulier, pèsent comme un couperet sur des millions d’individus et permettent aux plus âges de téléguider la vie de leurs enfants et de leur descendance : sakht ou r’da, littéralement la malédiction et la bénédiction des parents. “Dans la famille traditionnelle, les liens internes se caractérisent par une emprise presque totale des parents sur leurs enfants”, note le professeur Mokhtar El Harras. Et les domaines de cette emprise sont infinis. Orientation des études, travail, mariage… les grandes décisions, comme les plus banales, doivent nécessairement obtenir l’aval du père, de la mère ou du frère aîné. Bien souvent, cela tourne au chantage affectif. Le couplet sakht ou r’da est alors brandi comme un ultimatum, permettant de distinguer un fils obéissant d’un autre ingrat. Ce dernier devient alors infréquentable. Il est banni du cercle familial. “Il finira mal, c’est un maskhout”, entend-on souvent dire de ce fils rebelle, qui refuse le diktat familial pour partir à la poursuite de son bonheur et de son épanouissement personnel. Le fils obéissant est, au contraire, donné en exemple, chéri et adulé par l’entourage familial. Il est promis à un bel avenir, où “toutes les portes s’ouvriront devant lui”. Et de plus en plus, ce chantage émotionnel provoque de véritables drames. La violence domestique ou envers des membres de sa propre famille explose. Des crimes, parfois sordides, font voler en éclats ce mythe de la famille marocaine unie, aimante et solidaire. “Comprendre l’agression domestique exige de porter l’attention sur (des) conduites nuisibles telles que l’abus psychologique, émotionnel ou la privation économique”, relève El Harras dans une enquête sur les mutations de la famille au Maroc, menée dans le cadre du rapport du cinquantenaire sur le développement humain. Chkoun bak ? La famille est souvent aussi ce qui détermine la position d’un individu dans la société. Au Maroc, appartenir à une grande famille est toujours considéré comme un avantage certain pour trouver un emploi, faire un bon mariage ou réussir dans la vie. “Pouvoir, richesse et prestige sont concentrés entre les mains d’une minorité de familles dirigeantes. Pour conserver des privilèges et défendre leur rang, elles utilisent les ressources de la tradition : filiations patriarcales, mariages de convenance et alliances économiques”, écrit le sociologue Ali Benhaddou dans Les élites du royaume (Ed. Riveneuve). C’est donc un cercle de privilégiés duquel sont exclus les anonymes, ceux qui ne peuvent pas se prévaloir d’un “nom de famille sonnant et trébuchant”. Appartenir à une famille modeste, au nom anonyme peut même être un facteur handicapant. Du moins, l’on sera généralement obligé de fournir plus d’effort pour s’imposer ou pour avoir accès à certaines sphères. “Pendant de longues années, le ministère des Affaires étrangères a par exemple été un bastion des grandes familles slaouies et fassies. Aujourd’hui, nous tenons à avoir une mixité réelle pour donner leur chance aux personnes originaires de toutes les régions et de toutes les classes sociales”, explique un haut cadre du ministère. Autre exemple de cette ségrégation familiale : les particules Moulay et Lalla dont peuvent hériter les membres de certaines familles de chorfa et pas les autres. Bref, tous les Marocains ne semblent pas naître égaux aux yeux de notre société. Driss Bennani a écrit:



ce n est pas la peur de la peine qui rend l homme bon,mais l amour de la justice
c'est illisible, surchargé.
Citation
coldman a écrit:
c'est illisible, surchargé.

il aurait mieux fallu donner le lien
[www.telquel-online.com]
article tres interessant le Maroc tel qu'il est
Salam,

Le texte est à l'image d'un certain Maroc: troublé... L'extension à tout le Maroc est également un trait de cet esprit troublé.
merci pour le lien effectivement c est plus pratique que du copier coler



ce n est pas la peur de la peine qui rend l homme bon,mais l amour de la justice
Citation
abde12 a écrit:
Salam,

Le texte est à l'image d'un certain Maroc: troublé... L'extension à tout le Maroc est également un trait de cet esprit troublé.

Un certain Maroc qui tend à disparaître, mais qui est encore bien présent.
Salam,

Au Maroc, la moindre once de pouvoir, le moindre galon, semble autoriser tacitement à maltraiter son prochain.

Faire mal à son tour... Signe de puissance. Privilège du fort. - c'est bien le gueux qui parle ici... Le modèle qu'il prend en exemple, est, en fait, un esclave comme lui. Il lui a montré la voie; fais mal pour montrer que tu es un chef! Bien entendu, un type pulsionnel issu de l'élevage le plus noble passera pour un idiot aux yeux de ces gueux édentés; pudeur, naïveté, retenue, calme, honnêteté, intelligence, bonté, courage, probité,... Voilà les affects, pulsions ou dispositions du coeur que les races d'esclave prennent comme "des signes de l'idiotie". L'inversion des valeurs, oui. Et elle fait rire cette morale de vie, née du ressentiment... Sans doute un produit triste du métissage où le type esclave (μέλας) a pris le dessus.



Modifié 1 fois. Dernière modification le 14/05/12 04:18 par abde12.
he ben, c'est pas une sinécure de naitre marocain. .........
surpris par contre de lire ce sentiment de cupabilité et de répugnance vis à vis du fric. je croyais que c’était une spécificité judéo chretienne. bon, ça, c'est à garder.
mais le reste.............
ba voilà un sujet inepuisable pour les humoristes marocains...... a ce qu'il parait quand on commence a se critiquer on avance.....
Salam,

he ben, c'est pas une sinécure de naitre marocain. .........
surpris par contre de lire ce sentiment de cupabilité et de répugnance vis à vis du fric. je croyais que c’était une spécificité judéo chretienne. bon, ça, c'est à garder.
mais le reste.............


Tu sais, on voit cela partout... En Belgique, dans les villes, j'ai vu pire.
Sur la première partie "Amour" je trouve que l 'article est complétement à coté:
Peut être que nous n 'exprimons pas l 'amour verbalement de la même façon occidentale "Je t 'aime" mais on utilise tellement d 'autre façon : Hbiba , hobi, 3ziza 3liya, tanbeghik, tan 7ema9 3lik ...

S'il peut y avoir une difficulté de relation entre femme et homme dans la société marocaine ce n 'est pas du tout lié au manques d 'affection données aux hommes. Au contraire les hommes sont plutôt trop materné au maroc ce qui rend complexe parfois leur relation avec les femmes .

J 'ai le sentiment que la personne qui a écrit cet article a une vision de la société marocaine à travers une vue occidentale (française) de cette société.

Mais bon ce n 'ai pas très surprenant de Tel Quel

Sur l 'argent et le pouvoir c 'est assez vrai.
 
Facebook