Un petit Louvre dans l'émirat d'Abou Dhabi
Le contrat Abou Dhabi
LE MONDE | 10.01.07 | 14h34 • Mis à jour le 10.01.07 | 14h34

a création d'un petit Louvre dans l'émirat d'Abou Dhabi, dont la France serait le maître d'oeuvre, est au coeur des critiques émises par près de 2 000 personnes qui ont signé la pétition intitulée "Les musées ne sont pas à vendre" sur le site Internet latribunedelart.com. L'essentiel des termes du contrat entre la France et l'émirat a été validé en décembre 2006. Une délégation française, menée par le ministère de la culture et la direction des musées de France (DMF), doit se rendre à Abou Dhabi, fin janvier, pour d'ultimes négociations.

Le Monde a eu accès aux clauses confidentielles de ce contrat, comprenant une quinzaine d'articles. Nous livrons ici les points essentiels, notamment ceux que ne manqueront pas de discuter les opposants au projet : les prestations de la France et l'argent qu'elle attend en retour. Mais selon une source de la direction du budget, qui a validé ses termes financiers, ce contrat "préserve, au mieux, les intérêts des musées de France".

Un musée universel. Le premier article du contrat définit le champ de cet établissement prévu pour fin 2012. Il s'agit d'un "musée universel présentant des objets majeurs dans les domaines de l'archéologie, des beaux-arts et des arts décoratifs, ouvert à toutes les périodes, y compris le contemporain, à toutes les aires géographiques et tous les domaines de l'histoire de l'art, répondant aux critères de qualité et à l'ambition scientifique et muséographique du Musée du Louvre et destiné à oeuvrer au dialogue entre l'Orient et l'Occident".

Tous les musées français impliqués. Dans un premier temps, en juin 2005, Abou Dhabi voulait créer un musée intitulé Louvre et emprunter les collections du musée français. Dans le contrat en l'état, si l'établissement s'appelle toujours Louvre, tous les musées français, à Paris, comme le Quai Branly, le Musée d'Orsay, Versailles et le Centre Pompidou, mais aussi ceux en région, pourront être impliqués.

La France a deux missions principales : prêter des oeuvres en attendant que ce musée ait constitué ses propres collections et encadrer la gestion du futur musée via l'Agence internationale des musées de France. Cette agence, financée par 70 millions d'euros versés par Abou Dhabi, sera chargée du suivi du "projet scientifique et culturel du musée", du "développement" et du recrutement de tous les personnels. Elle encadrera la commission d'acquisition des collections du musée mais sans participer aux achats proprement dits des oeuvres. Abou Dhabi consacrera 40 millions d'euros par an pendant dix ans pour acheter ses collections.

Expositions temporaires. La France s'engage à fournir quatre expositions temporaires par an pendant dix ans. Les oeuvres seront prêtées de deux à quatre mois. Les musées français seront libres de prêter ou non, comme il est de coutume. Pour cette prestation, Abou Dhabi versera 150 millions d'euros à la France, dont le tiers sera reversé au titre de "soutien aux musées" qui auront prêté.

Les dates et contenus de ces expositions seront proposés par l'Agence aux autorités d'Abou Dhabi, dont l'approbation, précise le contrat, "ne pourra être refusée pour des motifs déraisonnables". Le flou maintenu sur le caractère "déraisonnable" d'éventuels blocages sur les oeuvres retenues laissent ouvertes des discussions au cas par cas, notamment pour des tableaux religieux ou de nus.

Prêts permanents. La France s'engage à prêter des pièces pendant dix ans, qui peuvent, là encore, venir de tous ses musées. Au cours des deux premières années, 300 oeuvres seront présentées aux visiteurs du Louvre d'Abou Dhabi. Elles resteront sur place de "trois mois à deux ans". Le nombre de prêts décroîtra tous les deux ans jusqu'à devenir nul au bout de dix ans.

Pour ces prêts permanents, la France percevra 200 millions d'euros. Quant au choix des pièces retenues, le contrat prévient, de nouveau, d'éventuels litiges : "La liste est soumise par l'Agence à l'approbation de la partie émirienne qui ne peut être refusée pour des motifs déraisonnables."

La marque Louvre. La seule question qui restera à trancher, fin janvier, est celle des conditions de cession de la marque Louvre à ce musée. Les deux pays sont d'accord pour une durée de vingt ans, au terme de laquelle le musée devra se trouver un autre nom que Louvre. Les propositions financières pour la marque par Abou Dhabi et la France tournent actuellement autour de 200 à 400 millions d'euros.

Près de 700 millions d'euros pour la France. En tout, la France devrait percevoir autour de 700 millions d'euros venant d'Abou Dhabi. Le ministère des finances voulait récupérer une partie de la somme. Lors d'une réunion interministérielle en décembre 2006, il a été décidé que l'intégralité irait à la DMF, au Louvre et aux musées prêteurs pour soutenir des "projets scientifiques". Une partie des fonds pourrait financer un centre national de restauration d'oeuvres d'art. L'argent d'Abou Dhabi ne sera pas imposé par le fisc et ne viendra en rien déduire la dotation publique annuelle allouée aux musées concernés.

Jacques Follorou
Article paru dans l'édition du 11.01.07