La Palestine victime de l'Iran
Analyse | LEMONDE | 14.03.12 | 14h42

par Laurent Zecchini (Correspondant à Jérusalem)


Benyamin Nétanyahou a des motifs de satisfaction. Si son récent voyage à Washington n'a pas exaucé tous ses souhaits en termes de soutien politique et d'aide logistique en cas d'attaque israélienne contre les sites nucléaires iraniens, il est revenu à Jérusalem avec de solides garanties s'agissant de l'engagement américain à maintenir, en tout état de cause, la "supériorité militaire" d'Israël.

Cela ne vaut pas engagement ferme à lui livrer des avions ravitailleurs et des bombes anti-bunker, capables de renforcer la capacité de l'aviation israélienne à détruire les sites nucléaires enterrés de l'Iran, mais un accord semble en bonne voie. Au-delà, la réussite du premier ministre israélien est d'abord diplomatique. Son objectif visant à placer la question iranienne au premier rang des préoccupations de l'administration américaine et de la communauté internationale a été atteint.

Des mois, voire des années, d'efforts de persuasion diplomatiques ont été payants : rares sont aujourd'hui les pays à ne pas être convaincus de la détermination de Téhéran à se doter de l'arme atomique. Ainsi, insensiblement, Israël renforce sa légitimité pour passer à l'acte. Ce résultat est d'autant plus significatif qu'il se double, aux yeux de M. Nétanyahou, d'un autre succès : la complète marginalisation du conflit israélo-palestinien.

Jamais, au cours de la longue histoire des relations israélo-américaines, un chef de la Maison Blanche n'a reçu un premier ministre d'Israël sans évoquer abondamment le "processus de paix", pour tenter de le faire progresser. Le fait que celui-ci soit aujourd'hui moribond ne devrait pas justifier ce silence, au contraire. La Palestine est ainsi la première victime collatérale d'une confrontation à venir avec l'Iran.

La période, pour M. Nétanyahou, était propice : les Etats-Unis sont plongés dans la campagne présidentielle, l'Union européenne panse ses plaies économiques et le monde arabe, de la Syrie à l'Egypte, a des préoccupations plus urgentes que le désespérant conflit israélo-palestinien. Libre de toutes pressions externes, Israël colonise à tout-va, et à huis clos ou presque, la Cisjordanie, détricotant les efforts de l'Autorité palestinienne pour tenter d'y instaurer un semblant d'Etat.

Des esprits grincheux pourraient arguer qu'une telle politique, dont la principale conséquence est de ruiner la perspective d'une patrie souveraine pour les Palestiniens, est contre-productive et démographiquement suicidaire à long terme pour l'Etat juif, mais M. Nétanyahou est connu pour raisonner en termes de tactique, et non de stratégie : l'essentiel est de nourrir la thèse que Mahmoud Abbas refuse de retourner à la table des négociations.

Le président de l'Autorité palestinienne est livré à lui-même. Sa démarche visant à obtenir une reconnaissance aux Nations unies afin d'accélérer la mise en place de l'Etat palestinien n'a pas convaincu, et l'option d'une résistance populaire et pacifique dans les territoires occupés est à la fois décevante dans ses résultats et douteuse dans son principe : historiquement, les chefs des deux Intifada pouvaient difficilement se réclamer du Mahatma Gandhi...

M. Abbas sait que Barack Obama, qui a besoin des électeurs et des donateurs de la communauté juive américaine, ne prendra aucune initiative significative avant la présidentielle. M. Obama est sous surveillance de rivaux républicains à l'affût du moindre accroc à un soutien inconditionnel envers Israël, et d'une attitude timorée à l'encontre de Téhéran.

Les Israéliens assurent que l'avantage obtenu par M. Nétanyahou n'est pas que conjoncturel. Ils en voient pour preuve le fait que Washington ne semble plus établir de lien direct entre l'impasse du processus de paix israélo-palestinien et la radicalisation islamiste en Iran et dans le monde arabe. Pourtant, comme le souligne un récent rapport du ministère israélien des affaires étrangères, cette impasse politique risque de conduire à une explosion de violence en Cisjordanie.

Officiellement, les dirigeants israéliens ne croient pas plus à cette perspective qu'à une volonté du Hamas de provoquer une confrontation. Fort de cette certitude et de la timide "préoccupation" de la communauté internationale face à l'escalade de la violence de ces derniers jours dans la bande de Gaza - déclenchée par la décision israélienne de recourir à l'assassinat ciblé de deux responsables islamistes radicaux -, Israël s'efforce de rétablir sa dissuasion vis-à-vis du Hamas et du Djihad islamique.

Ayant obtenu lors de son voyage à Washington l'impunité qu'il recherchait s'agissant de sa gestion politique de la Cisjordanie et de Gaza, M. Nétanyahou peut-il en dire autant à propos de sa tentation d'en découdre avec Téhéran ? Paradoxalement, alors qu'une nette majorité d'Américains approuverait une opération militaire contre l'Iran, seuls 19 % des Israéliens seraient prêts à soutenir une attaque sans appui américain.

Se lancer dans une aventure militaire incertaine sans soutien populaire, alors que les services de renseignement et les militaires israéliens continuent d'émettre des avis défavorables et que les sanctions économiques les plus drastiques contre l'Iran ne prendront effet qu'en juillet, constituerait un risque politique majeur pour M. Nétanyahou. Pour ces raisons, l'heure de vérité d'une confrontation militaire avec l'Iran ne devrait pas sonner avant plusieurs mois. D'ici là, il serait étonnant que le chaudron des frustrations palestiniennes ne trouve pas un exutoire dans la violence.


lzecchini@lemonde.fr
 
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