L'impossible débat sur le lobby israélien au USA
La publication d'un essai sur l'influence des groupes de pression pro-israéliens dans la diplomatie américaine a soulevé une vague d'indignation outre-Atlantique. Si certains journaux condamnent ce travail comme antisémite, d'autres s'indignent que ce sujet ne puisse être discuté sereinement.

En publiant Le Lobby israélien et la politique étrangère des Etats-Unis, John Mearsheimer et Stephen Walt ne s'attendaient peut-être pas à provoquer une telle explosion de réactions, la plupart hostiles à ces deux éminents professeurs américains, respectivement de l'université de Chicago et de celle de Harvard. Leur essai vise à démontrer que la diplomatie américaine souffre de son soutien indéfectible mais contre-productif à l'Etat hébreu. Ainsi, la guerre contre le terrorisme et celle d'Irak sont perçues à travers le prisme de l'influence des pro-Israéliens dans la politique américaine au Proche-Orient. Mearsheimer et Walt épinglent surtout l'America Israel Public Affairs Committee (AIPAC), comme LE lobby pro-israélien.

Dès le début, l'essai de quatre-vingts pages a suscité la controverse. Prévu pour être publié par la revue Atlantic Monthly, il a finalement été refusé. Il fut alors publié sur le site de la faculté de droit John F. Kennedy de Harvard, puis repris en version abrégée dans la London Review of Books. Dans le quotidien israélien de gauche Ha'Aretz, un éditorialiste désapprouve la publication de l'article de Mearsheimer et Walt sur le site de Harvard, dont il dénonce la politique éditoriale, et raille le souci "d'équilibre des points de vue" avancé par l'université américaine.

"L'essai en lui-même, en grande partie une critique centriste et très moyennement 'réaliste' de l'influence d'Israël, contient beaucoup de choses vraies et peu de choses originales. Mais ce qui est original n'est pas vrai et ce qui est vrai n'est pas original", note pour sa part Christopher Hitchens dans les colonnes de Slate. D'après lui, John Mearsheimer et Stephen Walt "surestiment le pouvoir juif" représenté par "le lobby israélien". Hitchens contredit certaines thèses avancées dans l'ouvrage selon lesquelles les Etats-Unis sont entrés en guerre en Irak pour satisfaire Ariel Sharon ou qu'Israël est à la racine de l'émergence d'Al-Qaida.

Dans The New Republic, Martin Peretz désapprouve aussi fortement le propos de Mearsheimer et Walt. "Il est clair qu'il y a un lobby pro-israélien – ou plus précisément plusieurs lobbies pro-israéliens (certains opposés aux autres) – et qu'il exerce une influence. Mais cela n'a rien à voir avec le Lobby avec un grand L dont parlent les deux auteurs", observe le rédacteur en chef du magazine américain de centre gauche.

Pour David Gergen, de l'US News & World Report, Mearsheimer et Walt ont lancé une "attaque injuste" à l'encontre des millions de Juifs américains "dont la loyauté est remise en question et qui ont soutenu Israël emplis d'espoir tout en travaillant généreusement et sans relâche en faveur de l'intérêt des Etats-unis, sur son territoire comme à l'étranger". David Gergen n'en reste pas moins ouvert à un débat critique sur les relations israélo-américaines et la politique étrangère de Washington au Proche-Orient, "mais de façon claire et avec suffisamment d'ouverture d'esprit".

Eliot A. Cohen est sans doute l'un des plus sévères, dans un éditorial du Washington Post. "Si, par antisémitisme, on entend des croyances hostiles irrationnelles et obsessionnelles sur les Juifs ; si on les accuse de manque de loyauté, de subversion et de trahison, d'avoir des pouvoirs occultes et de participer à des tractations secrètes pour manipuler les institutions et les autorités gouvernementales ; si quelqu'un liste systématiquement tout ce qu'il y a d'injuste, de laid et de faux chez les Juifs pris individuellement ou collectivement et en même temps exclut systématiquement toute information à leur décharge, alors oui, cet article est antisémite", juge ce professeur juif américain.

De son côté, Mary-Kay Wilmers défend les deux auteurs du Lobby israélien et la politique étrangère américaine, qu'elle a publié dans la London Review of Books. Par ce geste, celle que ses admirateurs appellent "la mère de famille de l'intelligentsia libérale de Londres" se voit accusée de promouvoir l'antisémitisme, rapporte le Guardian. Mais Mary-Kay Wilmers réfute les accusations selon lesquelles Mearsheimer et Walt n'ont fait que regrouper une liste hétéroclite de gens et d'organisations faisant du lobbying sur différents aspects de la question israélienne dans un même 'Lobby israélien'." Elle reconnaît néanmoins qu'il aurait "mieux valu mettre un petit l dans le mot lobby afin de ne pas être compris de travers".

Dans The Independent, le chroniqueur Rupert Cornwell estime que "la sympathie des Etats-Unis à l'égard d'Israël et l'efficacité du lobby juif ont rendu deux mauvais services au pays". D'une part, "l'impossibilité d'ouvrir un débat intérieur sérieux sur la relation israélo-américaine", d'autre part, "la fusion du conflit israélo-palestinien avec la guerre américaine contre le terrorisme".

Tout en restant critique envers la thèse défendue par Mearsheimer et Walt, le webzine progressiste Common Dreams News Center dénonce ces "attaques qui interdisent de lancer ouvertement un débat légitime et qui auront pour seule conséquence de réduire tout échange de point de vue sur cette question aux cercles des racistes et des antisémites". En d'autres termes, conclut la publication en ligne, "l'expérience négative de Mearsheimer et Walt va probablement dissuader d'autres personnes de se pencher sur l'alliance israélo-américaine. Mais la discussion sur ce sujet ne devrait pas être hors jeu. Toute tentative d'empêcher le débat dessert la liberté d'expression et les Etats-Unis eux-mêmes."


Philippe Randrianarimanana


Source : [www.courrierint.com]


Môh Tsu
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