Les fils de DADDA Atta(Ait Atta)
Bonsoir

Alice Brouard
24/10/2008 | Mise à jour : 16:04 Entre le djebel Saghro et le Haut Atlas, les Aït Atta, Berbères nomades, ont leur troupeau pour richesse et la nature comme guide. Sur les sentiers d'un Maroc de roche et de neige, un trek exceptionnel à vivre à leurs côtés.
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Dans sa djellaba rayée noir et gris, Saïd dévale la colline, jette une pierre devant une chèvre fugitive, une autre derrière un mouton récalcitrant. Petit pâtre de 11 ans aux cheveux de jais, aux yeux couleur olivine, aux pommettes rougies par le soleil. Dans la famille Aït Yakoub, les garçons sont bergers et caravaniers de père en fils depuis le XVIIIe siècle. Cela fait plus de deux siècles, en effet, que les Aït Atta leur tribu se sont installés dans le djebel Saghro. Le djebel Saghro ? Le prolongement oriental de l'Anti-Atlas, une montagne volcanique avec mamelons granitiques, orgues basaltiques, chaos de schistes noirs, de grès roses... aux portes du Sahara.

Descendants de Dadda Atta, un ancêtre commun, les Aït Atta s'y organisèrent en une confédération fractionnée en tribus et en clans. Lors de la « pacification » française, ils furent les derniers à résister jusqu'en 1933, et la bataille du Bou Gafer. Rebelles et indépendants. « Les Berbères s'appellent eux- mêmes imazighen, souvent traduit par hommes libres, constate Claude Lefébure, ethnologue et berbérisant au CNRS. Une traduction vaguement fondée pour les scientifiques. Premiers habitants pourrait suffire. Tous parlent le tamazight, le berbère du Maroc central ou pré saharien. »

Dans le Saghro, certains Aït Atta ont construit des maisons de pierre crue, creusé des puits, planté des amandiers, cultivé le blé, l'orge et divers légumes. D'autres ont constitué des troupeaux de chèvres et de moutons, des caravanes de dromadaires. Sédentaires en majorité aujourd'hui, semi- nomades ou nomades... ils sont peut-être 200 000 ou 300 000 individus.

Lorsque le Saghro devient brûlant, les nomades partent pour le Haut Atlas central... en passant par Kelaâ M'Gouna et sa célèbre Fête des roses, début mai. « Ils répondent à l'appel du renouveau, de la fonte des neiges et des riches pâturages », explique Mohamed el-Bakchi, le guide.

Dans les souks de Kelaâ M'Gouna ou de Boulmane du Dadès, ils vendent oignons, pommes de terre, courgettes et achètent farine, viande fraîche ou confite, dattes miellées, pains de sucre, thé... en vue du périple. Parés d'un chèche, d'une musette et d'un poignard à lame recourbée, signe de fierté et de responsabilité, Mohamed Aït Yakoub et son oncle Lahcen ne vivent alors que pour quatre dromadaires, un chamelon, une mule, un coq et une poule perchés sur le dos d'un âne, ainsi que deux chiens de défense. Aïcha, la maman, Fatima, la cousine, et Saïd, le petit pâtre, guident, eux, 180 boucs, chèvres et chevreaux, 60 moutons, brebis et agneaux.

Le vol des traquets rieurs et des aigles royaux

Au rythme soutenu des dromadaires et irrégulier du troupeau, ils progressent au fond de gorges étroites ou de combes vertigineuses, dans des pierriers dantesques, le long de grottes refuges, sur des plateaux rocailleux ou des crêtes déchiquetées. Au bleu du ciel répondent l'ocre, l'orangé ou le brun de la terre, entre le vert grisâtre des touffes d'armoise et le violet des épineux en coussinets, à l'ombre de genévriers thurifères millénaires. Ici, des femmes ploient sous des bidons d'eau puisée à la source ou des ballots écrasants de rameaux et de racines combustibles.

Là, des enfants s'éclaboussent dans les rivières, des bergers sans âge palabrent adossés à un rocher, sous le vol des traquets rieurs et des aigles royaux. Les repas sont pris à la hâte : deux verres de thé, une galette d'orge ou de blé trempée dans l'huile d'olive, quelques dattes, un peu de lait... La famille doit marcher, inondée de soleil ou balayée par la neige, dormir à peine emmaillotée dans des tapis. Et franchir le Haut Atlas, la chaîne la plus élevée d'Afrique du Nord, qui se découpe en aiguilles, s'ouvre en balcons, étage ses cols, s'affaisse en croupes pelées, avec le M'Goun (4 068 mètres) zébré de névés en toile de fond.

Sur son front, Aïcha s'est fait tatouer une montagne de griffes, comme autant d'étapes sur les deux versants de la vie et de promesses de fertilité. Sur son menton, une verticale bordée de points reflète son passage dans une lignée. Sur ses cheveux, elle noue un foulard vert, jaune, rouge, bleu. « Le vert symbolise la nature, la vie, le jaune, le mûrissement, la sagesse, le rouge, la force, le sacrifice, le bleu, le ciel et sa puissance », commente Mohamed el-Bakchi.

Dans cette vie d'errance et de labeur, le profane et le sacré se mêlent, la baraka, le mauvais sort et la mort passent tour à tour. Pour attirer la bénédiction divine, Aïcha suspend une étoffe votive à un genévrier sacré. Pour éloigner le mauvais oeil, Moha med abandonne une paire de chaussures dans un bivouac. Chacun se recueille, à sa manière, devant les pierres mortuaires anonymes élevées en chemin.

Au bout de dix-huit jours de transhumance, la caravane et le troupeau longent la vallée des Aït-Bou Guemmez et ses maisons de pisé, traversent le lac asséché d'Izourar et atteignent Tamda, lieu de campement et de pacage. Mohamed et Lahcen réparent alors l'enclos de pierres sèches, abri du troupeau, dressent la tente brune en laine de dromadaire et en poils de chèvre tissés, préparent le thé, vont s'approvisionner ou vendre quelques bêtes dans la vallée. Aïcha et Fatima disposent les tapis, fabriquent un four en argile, cuisent des galettes au feu de bois, préparent la soupe et le couscous... La famille renoue des liens de sang et de solidarité avec d'autres nomades, veille encore et toujours sur le troupeau, laisse les jours et les nuits s'égrener doucement. Lorsque « les premiers flocons la fouettent », elle repart vers le Saghro.

Un jour, Saïd, petit homme plein de sagesse et de malice dont l'avenir semble tracé loin des villes et de la consommation, gravira lui aussi le pic Azourki. Pour fêter l'estive, la vie et l'amour.
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Amitiés



Modifié 1 fois. Dernière modification le 04/11/10 16:23 par ZAZAID.
 
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