Ce que disent les « Indigènes de la République »
La mémoire coloniale remonte lentement dans la société française. Parfois par l’histoire. On évoquera ici la conférence anticolonialiste de Bandung qui, il y a tout juste cinquante ans, marquait l’émergence du tiers-mondisme. On retracera l’histoire de ce haut lieu de résistance toujours bien vivant : le Cedetim. Mais le passé colonial entre aussi en résonance avec la réalité de la France de 2005. Ce sera le cas samedi avec les Assises de l’anticolonialisme post-colonial. Une initiative qui fait débat au sein de la gauche. Les historiens Benjamin Stora et Jean Chesneaux nous font partager leurs analyses.

Cela aurait pu être un colloque de plus contre le racisme. Un rassemblement consensuel pour dénoncer la discrimination qui frappe les Arabes et les Noirs, tandis que l’antisémitisme se réinstalle au coeur de la société. Mais tel n’est pas exactement le chemin emprunté par les initiateurs de ces premières Assises de l’anticolonialisme post-colonial qui se tiennent ce samedi à Paris. En se référant à l’histoire coloniale, et en osant affirmer qu’elle se perpétue dans la France du XXIe siècle, ils ne désignent pas le racisme comme une tare de notre société, comme une anomalie ; ils touchent au coeur de l’identité de la France républicaine. D’où la violence des réactions suscitées, les amalgames dans la presse avec les sorties antisémites de Dieudonné (cf. Le Monde du 22 février) ; puis les accusations de communautarisme, voire de racisme anti-blancs.

Au départ, il y a un appel lancé par une dizaine d’associations (1) et une trentaine de personnalités, intellectuels ou militants associatifs. Que dit ce texte brandi comme la revendication d’un héritage, et paru sous le titre « Nous sommes les indigènes de la République ! » ? Il dresse d’abord un constat qu’on ne saurait guère contredire de bonne foi : « Discriminées à l’embauche, au logement, à la santé, à l’école et aux loisirs, les personnes issues des colonies, anciennes ou actuelles, et de l’immigration post-coloniale sont les premières victimes de l’exclusion sociale et de la précarisation. »

Dans un ouvrage récemment paru, les journalistes Dominique Vidal et Karim Bourtel ont recueilli de multiples témoignages de ce « mal-être arabe »« On devine le racisme dans les regards », raconte notamment un syndicaliste qui a vécu toute son enfance dans un village des Ardennes mais n’en finit pas de devoir révéler ses « origines ». L’histoire est souvent une longue litanie d’emplois qui n’existent plus et de portes qui se referment quand on s’appelle Mouloud ou Fatima.

Las de devoir, comme leurs parents, décliner leur identité sur un mode défensif, les auteurs de l’appel ont résolu de l’afficher et même de la revendiquer. Cofondatrice du collectif Les Blédardes, Houria Bouteldja affirme dans le livre de Vidal et Boutrel : « De par mon origine algérienne, je sais que la République a contribué à l’humiliation du peuple dont je suis issue ». Impossible pour elle « de séparer la question des discriminations, les problèmes économiques et sociaux, la répression et la question coloniale ». Et l’appel, dont Houria Bouteldja est l’une des initiatrices, l’affirme sans circonlocutions : « La France a été un État colonial... La France reste un État colonial ! » Et il ne s’agit pas seulement de rappeler à des esprits oublieux la situation dans les « départements » et les « territoires » d’outre-mer, mais que, au coeur même de notre société, « la figure de l’"indigène" continue de hanter l’action politique, administrative et judiciaire ; elle innerve et s’imbrique à d’autres logiques d’oppression, de discrimination et d’exploitation sociales ».

Tout cela n’est guère discutable. Mais ce n’est pas nouveau. La génération précédente avait eu à subir les menaces de rapatriements forcés, sous Giscard, et les hébergements dans des foyers caporalisés (qui le sont à peine moins). Et, plus ou moins consciemment, la société française n’en finit pas de traiter les populations issues du Maghreb comme des « immigrés », des gens de passage, façon de leur contester dans les faits une identité française, et un enracinement sur une ou deux générations de ce côté-ci de la Méditerranée. Alors pourquoi ce cri de colère aujourd’hui ? L’explication cette fois n’est plus seulement sociale ou économique. Elle nous renvoie à un climat politique post-11 Septembre. À cette « exacerbation des conflits dans le monde, en particulier au Moyen-Orient, (qui) se réfracte immédiatement au sein du débat français ».

Les auteurs de l’appel pointent la responsabilité d’une « frange active du monde intellectuel, politique et médiatique français [...] qui se transforme en agents de la pensée bushienne », lesquels « recyclent la thématique du choc des civilisations dans le langage local du conflit entre "République" et "communautarisme" »). L’appel dénonce les amalgames : « Sous le vocable jamais défini d’"intégrisme", les populations d’origine africaine, maghrébine, sont désormais identifiés comme la Cinquième colonne d’une nouvelle barbarie qui menacerait l’Occident et ses "valeurs". » Et il poursuit : « Frauduleusement camouflée sous les drapeaux de la laïcité, de la citoyenneté et du féminisme, cette offensive réactionnaire s’empare des cerveaux et reconfigure la scène politique. » Ce qui fait problème dans l’appel des « Indigènes », ce n’est pas seulement la référence coloniale, c’est le changement de ton. Le refus de la résignation. L’irruption d’une voix nouvelle dans l’espace public. Et cela, en pleine mondialisation libérale, c’est-à-dire, pour reprendre une formule de l’historien Claude Liauzu, dans une France qui, non seulement, a perdu son statut de grande puissance, mais qui « subit l’usure des repères nationaux ». Les « Indigènes » ne font pas que défendre une catégorie de la population, ils interpellent l’identité française. Ils le font sans ménagement. La brutalité des mots n’a d’ailleurs pas seulement suscité l’indignation somme toute bien prévisible de ceux qui sont visés, elle a également amené certaines critiques plus inattendues. Ainsi, le politologue Philippe Corcuff, signataire de l’appel ­ et qui entend le rester ­ a mis en garde les auteurs contre le risque d’autres amalgames, notamment à propos de la loi anti-foulard définie par eux comme « discriminatoire, sexiste et raciste ». « Si je pense que l’effet principal des débats publics autour de la "loi anti-foulard" a été islamophobe, note Corcuff dans une « lettre de soutien critique » aux initiateurs de l’appel, tous ceux qui ont défendu le principe de cette loi ne l’étaient pas (et ce n’est même pas la loi qui aurait, en elle-même, une essence islamophobe, mais c’est le contexte qui lui a donné ce caractère principal). » Et Corcuff conclut : « Certains défendaient (la loi) pour des raisons laïques et ou féministes qui n’étaient pas nécessairement entachées d’islamophobie. Mais je suis d’accord pour dire qu’ils ont alors participé, malgré leurs intentions, au développement d’un climat islamophobe. »

Plus sévère fut la critique de la « majorité de la direction » de la LCR, qui ne cache pas que l’appel a fait débat en son sein. « Si l’on suit l’appel, il y aurait une sorte d’héritage héréditaire de l’oppression subie (et par contrecoup de la culpabilité des oppresseurs), pouvait-on lire dans Rougedu 7 avril, cette invocation du " nom du père" introduit une sorte de droit du sang dans le combat contre les discriminations, elle rejoint une quête des origines qui, pour être à la mode, n’en tend pas moins à ethniciser ou confessionnaliser les conflits politiques et à flatter le communautarisme »). On lira aussi , la critique de l’historien Benjamin Stora, qui cite à l’appui Frantz Fanon. Généralement, les objections qui viennent de la gauche ne s’articulent pas sur le constat de discriminations que dressent les « Indigènes », mais bien sûr leur affichage identitaire.

Denis Sieffert



La liberté des autres étend la mienne à l'infini.
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