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Le dilemme des Irakiens de France
Le dilemme des Irakiens de France
LE MONDE | 20.12.04 | 15h11
Voter ou s'abstenir ? Le 30 janvier 2005, les exilés irakiens, comme leurs compatriotes de l'intérieur, sont appelés à élire un nouveau Parlement. En France, la communauté s'interroge et se déchire.
Si les dieux de la guerre le permettent, le poète, cette fois, aura tort. Un personnage exilé comme celui de l'écrivain Salah Al-Hamdani, ne sera plus "seul au monde avec ses mots de regret". Ni sa voix un simple et silencieux "cri dans l'hiver". Pour la première fois depuis vingt, trente ou trente-cinq ans qu'ils ont choisi l'exil pour échapper à l'étouffement de la dictature, les 4 millions ou 5 millions d'Irakiens qui ont préféré la liberté hors de chez eux vont pouvoir voter, être entendus, reconnus, peut-être même réadmis dans une société que beaucoup ne connaissent ni ne comprennent plus.

Sauf coup de théâtre, sauf une monstrueuse tornade de sang qui emporterait tout sur son passage à Bagdad, dans moins de six semaines, dans ses murs et hors ses murs, l'Irak ira aux urnes. Les Américains y tiennent, le Conseil de sécurité des Nations Unies a figé la date au 30 janvier, et beaucoup d'Irakiens se préparent activement à participer au premier scrutin authentiquement multipartite du pays depuis 1953.

Anthropologue au CNRS, auteur du fameux Tribus et pouvoirs en terre d'Islam (Armand Collin), Hosham Dawod résume parfaitement le dilemme qui déchire aujourd'hui nombre de ses compatriotes. Faut-il voter ? Faut-il s'abstenir ? "En tant que chercheur, je ne vois pas comment on peut participer à un scrutin sous occupation étrangère et dans l'insécurité générale qui prévaut là-bas. En tant que citoyen, même si je pense que ce vote ne permettra pas de forger un nouvel Irak, je trouve excellent qu'on donne à mes compatriotes de l'intérieur comme de l'extérieur le pouvoir de s'exprimer. Je voterai. Mais, en tant qu'homme, je ne conseillerai pas à ma mère qui est restée là-bas de prendre une file d'attente le 30 janvier. J'ai trop peur des attentats."

Bientôt 45 ans, dont vingt-six passés en exil, Hosham Dawod n'envisage pas, pour le moment, de rentrer définitivement en Irak. Comme beaucoup d'autres exilés, il y est retourné, bien sûr, sitôt après la chute du régime, en avril 2003. Il a retrouvé sa mère, ses frères et ses sœurs. Et comme beaucoup d'autres "touristes", comme on appelle parfois les exilés qui retournent là-bas, il a été "décontenancé par l'état d'esprit et les mentalités". Trente ans de dictature, vingt-cinq ans de guerres, de répression, de sanctions, d'embargo, de misère et de solitude imposée ont profondément changé la nature du pays et de ses habitants. "Le cauchemar a été long. Le tissu social a été profondément bouleversé. Pendant toutes ces années sombres, beaucoup d'Irakiens ont développé une véritable culture de mort que nous autres exilés ne pouvons pas comprendre."

Politiquement, Saddam Hussein et les siens sont déjà morts. En quelques semaines, à Bagdad, pas moins de 240 "entités politiques" - partis, associations et coalitions - se sont enregistrées auprès de la commission électorale. Trop de crimes, trop de sang versé, le Baas, l'ancien parti de la dictature, a sans doute encore quelques partisans dans le pays, mais il a perdu le droit de se présenter en tant que tel au suffrage universel.

Cent listes, avec 6 400 candidats, sont en concurrence pour élire, à la proportionnelle intégrale, les 275 députés qui formeront la prochaine Assemblée nationale. Sitôt élue, celle-ci choisira le nouveau triumvirat de la République, un président et deux vice-présidents, qui, à leur tour, nommeront le prochain chef du gouvernement et son équipe.

Deuxième mouvement, si la partition écrite entre Bagdad, New York et Washington est jouée comme prévu : l'Assemblée nationale rédigera une nouvelle Constitution qui sera soumise à référendum le 15 octobre 2005, puis de nouvelles élections générales seront convoquées sur cette base le 15 décembre 2005. Certains dénoncent "une usine à gaz". Ce 30 janvier 2005, les 12 millions ou 13 millions d'électeurs irakiens - faute de listes électorales, détruites pendant l'invasion américaine, nul ne connaît leur nombre exact - seront également appelés à élire les gouverneurs et les assemblées des 17 provinces du pays - plus celle Bagdad et celle du gouvernement autonome du Kurdistan, qui ont des statuts particuliers.

Poète, écrivain de renom et activiste inlassable, mais "non organique", c'est-à-dire sans affiliation politique, de la cause irakienne, Jabbar Yassine Hussein, qui vit à La Rochelle, partage le point de vue d'Hosham Dawod. "Notre société est gravement malade, elle doit être soignée." Pour "reconstruire l'âme de l'Irak", comme il dit, "les intellectuels doivent relever leurs manches". Et, selon lui, ils ne le font pas. Sauf pour ceux qui veulent se lancer dans la politique active ou qui ont obtenu un poste gouvernemental, "le retour des intellos et des cadres au pays n'a pas eu lieu. On constate au contraire l'émergence d'une nouvelle vague d'émigration semblable à celle des années d'embargo. Le pays se vide de sa substance, de son dernier potentiel."

L'insécurité générale, les attentats, les enlèvements politiques ou crapuleux sont évidemment en cause. Mais "l'inculture crasse" des politiciens mis en place par l'occupant à Bagdad n'est pas non plus, à ses yeux, totalement étrangère à cet inquiétant phénomène. "Iyad Allaoui, le premier ministre intérimaire, que j'ai rencontré plusieurs fois à Londres depuis 1994, est un homme brutal et inculte, mais qui, normalement, sait écouter." Cette fois pourtant, il n'aurait rien entendu.

"Le problème irakien n'est ni ethnique ni religieux, ajoute cet élégant "laïque athée". Il est culturel. Mon pays était jadis pacifique et cultivé. Tout a disparu. Même si cela doit prendre trente ans, c'est là qu'il faut reconstruire, au plus vite. Malheureusement, Allaoui ne l'a pas compris. La grande conférence nationale des intellectuels que nous voulions organiser à Bagdad a déjà été reportée trois ou quatre fois. Si vous regardez le pedigree des diplomates nommés dans les diverses ambassades d'Irak par le gouvernement transitoire, ils sortent tous des manches de l'ancien régime. Aucun intellectuel. Nulle part. Résultat, le fossé se creuse." Auteur prolifique traduit en italien, en catalan, en allemand, Jabbar Yassine, qui a passé vingt-sept de ses cinquante années de vie en exil, dirige une organisation non gouvernementale consacrée à la culture : Les Lecteurs de Bagdad. Elle a déjà livré des milliers de livres au pays, quelques tonnes de matériel scolaire et même une centaine d'ordinateurs de récupération qui ont fait l'affaire de ceux qui n'ont rien.

Il projette maintenant d'ouvrir un lycée pour les langues à Bassora, la grande ville chiite du Sud, qui serait jumelée à La Rochelle, et un Observatoire des droits de l'homme totalement indépendant du pouvoir. "Depuis la guerre, je retourne régulièrement là-bas", dit-il. "J'y ai retrouvé ma famille. Mais je suis trop francisé pour m'y réinstaller définitivement. Je ne l'envisage pas. Je suis plus utile à l'Irak en restant ici, en jouant de toutes mes relations en Europe pour développer des projets d'aide et de soutien culturel."

Comme beaucoup d'exilés, comme le peintre Ghassan Faïdi, qui vit en Vendée et qui estime que George W. Bush "est au moins aussi criminel que Saddam Hussein", ce " flâneur à l'occidentale", comme il aime à se décrire lui-même, était "opposé à l'invasion américaine". Aujourd'hui, alors que Ghassan Faïdi déplore que son pays soit "passé des griffes du chien Saddam à la gueule du loup américain", Jabbar Yacine juge que la guerre était "inévitable ; il n'y avait pas d'autre alternative". L'écrivain et le peintre sont cependant d'accord pour voter. "Il le faut, parce que c'est la seule manière de mettre légalement les Américains dehors", explique Ghassan. " Je tiens à voter même si je sais que les élections ne seront pas honnêtes à 100 %", affirme Jabbar. "Beaucoup, dans ce que vous appelez le "triangle sunnite", ne pourront ou ne voudront pas voter, explique encore notre écrivain. Il y aura des intimidations, de la violence, de la corruption. Ce ne sera donc pas un exercice vraiment démocratique. Mais ce peut être le début d'une vraie reconstruction, une sorte d'initiation à la démocratie. Je le dis partout, il faut voter."

Combien seront-ils, parmi les Irakiens de France, à entendre cet appel ? Mystère. Ni à l'ambassade parisienne - que beaucoup d'exilés, jusqu'à très récemment, évitaient comme la peste pour ne pas être repérés, voire assassinés - ni à l'Organisation internationale pour les migrations (OIM), une agence de l'ONU chargée d'organiser l'enregistrement et le vote des Irakiens de la diaspora dans quatorze pays d'exil, dont la France, on n'a la moindre idée du nombre d'électeurs potentiels. "Il y a entre 5 000 et 15 000 Irakiens en France", estime-t-on à l'OIM. La plupart, à l'instar d'au moins quatre des ministres en exercice à Bagdad, ont acquis la nationalité française.

Pour s'inscrire sur les listes, il faudra montrer patte blanche, "prouver" qu'on est irakien et se présenter en personne dans l'un des trois ou quatre bureaux de vote qui seront ouverts par l'OIM dans l'Hexagone d'ici à janvier 2005. En France comme au Royaume-Uni, en Allemagne ou aux Etats-Unis, où les exilés sont dix à cent fois plus nombreux qu'ici, le vote aura lieu pendant trois jours, les 28, 29 et 30 janvier.

Blessée, fracturée, divisée, isolée, la communauté irakienne de France, chez les intellectuels surtout, a développé dans l'exil un climat quasi permanent de guérillas byzantines, parfois même d'empoignades homériques, qui ne facilite guère son appréhension politique. "Il n'y a pas, à Paris, de lieu précis où les uns et les autres peuvent se rencontrer", note Hosham Dawod. Ils ont beaucoup de points communs pourtant. Tous ou presque, à commencer par les milliers de Kurdes dont Danièle Mitterrand a beaucoup favorisé le flux vers la France après 1981, ont quitté le pays pour fuir Saddam Hussein.

Beaucoup militaient jadis au Parti communiste irakien. Devenus français, quelques-uns, comme le grand poète Salah Al-Hamdani, ont rejoint le PCF. La plupart ont abandonné la faucille et le marteau de leur jeunesse et se présentent aujourd'hui comme des "indépendants". Indépendants, oui, mais pas apolitiques.

La communauté a commencé à se diviser après l'invasion du Koweït en 1990 par l'armée irakienne. La mise en place de l'embargo et des terribles sanctions qui ont provoqué la mort par manque de médicaments de milliers d'enfants, amplifié la misère générale dans la société irakienne et simultanément enrichi la classe dirigeante, a ébranlé nombre d'opposants. Aujourd'hui encore, Subhi Toma, exilé à Paris depuis 1971, défend le rapprochement qu'il a opéré avec le régime de Saddam à partir de 1991. "J'ai considéré à ce moment-là que la chute du régime ne dépendait plus de nous autres, opposants, mais des seuls Etats-Unis, qui pouvaient le "débrancher". Si je continuais à militer pour sa chute, je collaborais au projet de la CIA. Impossible pour moi. J'ai donc milité pour un changement en douceur du régime et, aujourd'hui encore, je pense qu'il était possible de le forcer à se démocratiser." Sociologue, membre du conseil d'administration d'Enfants du monde, Subhi Toma a effectué, entre 1991 et 2003, de nombreux voyages en Irak.

Son interlocuteur régulier à Bagdad était l'ancien vice-premier ministre, Tarek Aziz. "Avec les délégations internationales contre la guerre que j'ai amenées là-bas - notamment pour la fameuse opération "Un avion pour Bagdad" en décembre 2000 -, il m'est aussi arrivé de rencontrer Saddam Hussein. Mais mes contempteurs se trompent. Je n'ai jamais soutenu le régime." M. Toma estime cependant que c'est " l'ex-armée nationale irakienne qui conduit et incarne aujourd'hui la vraie résistance contre l'occupation". Et il n'envisage évidemment pas de voter le 30 janvier. "La parodie électorale qui s'annonce a pour seul objectif de légitimer l'apprenti dictateur qu'est Iyad Allaoui."

Là-dessus au moins, Salah Al-Hamdani, le poète communiste, est d'accord. "Ce type est un Saddam sans moustache qui ne me représente pas. Alors, je vais voter. Je mourrai sans doute en France parce que, si je suis né à Bagdad, c'est la France qui m'a fait homme. Mais je vais voter, et pour au moins deux raisons : d'abord, même tard, il nous faut bien donner un sens à notre exil. Ensuite et surtout : seule notre démocratie, si elle peut se développer, pourra mettre les Américains dehors."

Patrice Claude

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 21.12.04
 
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