Qui est le colonel major Mustapha Hilali, qui vient d’être condamné à cinq ans de prison ferme et la confiscation de tous ses biens ? Comment l’ancien conservateur du palais royal d’Agadir a-t-il amassé sa fortune, aujourd’hui confisquée ?
La descente aux enfers
Agadir, mercredi 14 juin 2006. Pendant que les habitants de la ville et les touristes profitent d’une journée estivale sous un soleil de plomb, la chambre criminelle de la cour d’appel traite en son sein l’une des affaires d’escroquerie les plus importantes de l’histoire judiciaire de la capitale du Souss. Le principal accusé dans cette affaire n’est autre que le colonel major Mustapha Hilali, ancien conservateur du palais royal de la ville, qui a entraîné avec lui 16 autres inculpés qui sont des commerçants, des hommes d’affaires et d’anciens collaborateurs de l’homme qui avait pendant des années la confiance des Rois. Accusé de détournement de fonds, falsification de documents et corruption, il a été enfin condamné à 5 ans de prison ferme et à la confiscation de tous ses biens, estimés à 30 milliards de centimes. Cependant, il continuera à toucher sa pension de retraite, désormais unique ressource sur laquelle il doit compter pendant le reste de sa vie, à sa sortie de prison. Triste sort, tant l’homme se croyait intouchable. Il avait la haute main sur la gestion de l’un des palais les plus grands et les plus fréquentés par le Roi. Il était le maître incontesté du lieu, usant et abusant de son pouvoir pour amasser une fortune. Quand le Roi est présent, il s’éclipse, mais redéploie à nouveau son influence et son autorité dès que “son patron” quitte les lieux. Né en 1935, à Casablanca, d’un père entrepreneur et d’une mère femme au foyer, Mustapha Hilali a fait l’école militaire de Rabat d’où il est sorti en 1959 avec le grade de Sergent. Il travaillera pendant quatre ans (de 1959 à 1963) à la résidence royale Souissi de Rabat. Mais ses galons, il les gagnera en 1963 quand il sera nommé conservateur du palais royal de la capitale du Royaume, deux ans à peine après l’accession au Trône de feu SM Hassan II. Connu pour son charisme et sa carrure militaire impressionnante, il y restera jusqu’en 1980 avant d’être muté à un autre palais royal, celui de Fès, dont il s’occupera pendant une bonne dizaine d’années (de 1980 à 1990). Entre temps, le défunt Roi l’avait promu au grade de colonel puis colonel major. Fort de son expérience et de sa promotion, il sera désigné pour gérer les résidences personnelles de feu Fahd ben Abdelaziz, Roi de l’Arabie saoudite, à Fès et à Tanger. En 1992, il atterrit au palais royal d’Agadir où il est resté conservateur jusqu’à sa retraite en 2004. Ici, il régnera sans partage pendant douze ans. Situé sur la route de Bensergaou, direction Ait Melloul, dans la périphérie d’Agadir, le palais royal est une immense construction moderne bâtie quelques années seulement avant la mort de feu SM Hassan II. En plus des appartements et les bureaux, la bâtisse comprend également des ateliers de tout genre : menuiserie, peinture, tôlerie, mécanique, parc automobile et pompe à carburant. Le palais d’Agadir abrite en effet plusieurs corps de métier. Leur fonction est d’entretenir les bâtiments, le mobilier et les dépendances. Pas moins de 800 personnes, dont 120 hommes fournis par l'Entraide nationale, travaillent dans le palais. Le colonel Hilali contrôlait tout cet empire, qu’il gérait et considérait comme sa propre entreprise alors qu’il s’agit de deniers publics appartenant à l’Etat et donc au contribuable. Pourquoi croupit-il aujourd’hui en la prison ? L’affaire remonte à janvier 1999, quand une plainte a été adressée au Secrétariat particulier de feu Hassan II, en la personne de Abdelfttah Frej, chef de ce service à l’époque. Celui qui est monté au créneau contre le colonel Hilali n’est autre que Abderrahman Fennaoui, le patron de la société Upler, qui fournissait les ascenseurs et les portes blindées du palais. «Depuis des années, je travaillais avec le Palais royal sans problème aucun. Mais, en 1998, le conservateur commençait à nous mettre les bâtons dans les roues : des factures impayées et des réclamations de services personnels. Pire, il met en place une société concurrente, Yoham, à qui il adressait ses bons de commande», explique M. Fennaoui, condamné dans ce procès à un an de prison avec sursis. Mais la plainte de 1999 reste sans suite. Les problèmes de la société Upler avec le colonel s’accumulent. D’autres plaintes suivent. Le colonel, lui, réagit aux accusations de Fennaoui en soulignant que les ascenseurs livrés par Upler étaient défaillants et ses techniciens incompétents. La société qui a ses faveurs, Yoham, dirigée par un certain Noureddine El Azhari, lui même condamné ce 14 juin par la cour d’appel d’Agadir à deux ans de prison ferme, rafle les marchés. L’affaire aurait pu être considérée comme un simple contentieux entre Upler et le conservateur. Mais, voilà que d’autres sociétés, traitant avec le palais, subissent les mêmes agissements. Le colonel Hilali les fait chanter en exigeant des prises de participation dans leur capital. L’une d’entre elles, Nemtav, spécialisée dans le nettoyage et dont la raison sociale a été changée pour devenir une société de services informatiques, a cédé une partie de son capital au colonel Hilali. Et ce n’est pas tout. La ferme de l’ancien conservateur, dans la région d’Agadir, est régulièrement alimentée avec du matériel de construction, des portes blindées et divers matériaux normalement destinés au palais royal. Pour s’offrir une partie du gâteau, les sociétés s’empressent d’exécuter les ordres du colonel. M. Fennaoui reconnaît dans sa déposition lui avoir offert en 1999 un GSM dernier cri pour accélérer le paiement des factures. Il reconnaît aussi avoir acheté un pur-sang arabe pour le fils du colonel, Driss. Pourquoi alors a-t-il agi de la sorte ? Aucune explication sauf que le pouvoir du colonel ne laissait point de choix. Et M. Fennaoui se demande pourquoi sa plainte de 1999 n’a pas eu l’écho espéré. C’est finalement en 2003 que les choses commencent à bouger. Mohamed Mounir Majidi, directeur du Secrétariat particulier du Roi, prend l’affaire en main. Des audits sont commandités et le pot aux roses est découvert. Le colonel Hilali est interpellé. Une tentative de règlement à l’amiable n’aboutit pas. Le dossier est transféré au parquet. La machine est enclenchée. La descente aux enfers du colonel et ses compères est entamée. Tout y passe. Les adjoints du colonel, les patrons des sociétés ayant un quelconque marché avec le palais royal doivent se justifier. Le procès commence. D’abord, en 2003, à la cour spéciale de justice et, après disparition de celle-ci, le dossier sera transféré, en septembre 2004, à la cour d’appel d’Agadir. Au fil de longs mois d’interrogatoires, ponctués d’auditions tardives de témoins, la première chambre de la cour d’appel rend en 2005, son premier jugement qui condamne le colonel à 2 ans de prison ferme. Malgré la conclusion d’un accord à l’amiable entre lui et le Secrétariat particulier du Roi, il ne sera pas relâché. Il croupira en prison d’Inezgane avec tous ses complices jusqu’à ce qu’un second jugement soit rendu par la cour d’appel, le 14 juin. C’est la fin d’une histoire judiciaire troublante qui aura animé les discussions des Marocains des mois durant.