Algérie : la contestation sociale tourne à l'émeute
Lundi et mardi, des centaines de jeunes, soutenus par des femmes et des pères de familles de la cité populaire de Diar Echems, ont affronté les forces de l'ordre avec des pierres en les empêchant d'entrer dans ce bastion pauvre du quartierEl Madania, situé sur une colline. : AFP
Des incidents ont opposé, durant deux jours, la police aux habitants d'une cité d'Alger.Ils réclamaient de meilleurs logements. La fronde touche aussi d'autres villes du pays.
Alger. De notre correspondant

Après 48 heures d'affrontements entre manifestants et forces de l'ordre qui ont fait une cinquantaine de blessés, Diar Echems (les maisons du soleil) a retrouvé, hier, un calme précaire. Pour les 1 400 habitants de cette « cité de recasement » construite à la fin des années 1950 à El Madania (ex-Clos Salembier), sur les hauteurs d'Alger, la coupe est pleine. Des familles de dix à quinze personnes s'entassent dans des F1 exigus. Pour atténuer la promiscuité, ils ont construit des baraques sur les aires de jeu et les terrains environnants. Un bidonville à un jet de pierre du palais présidentiel !

Lundi, ils ont tenté de squatter le stade municipal, déclenchant une réaction vigoureuse des autorités. Rachid, chômeur de 22 ans, est déterminé : « Je vis avec mes parents, mes quatre frères et mes trois soeurs dans une pièce unique. Nous dormons à tour de rôle. Mon frère de 34 ans est toujours célibataire, faute de logement. Nous irons jusqu'au bout, advienne que pourra ! ». Le wali (préfet), qui a reçu une délégation des contestataires, a promis de « régler le problème ».

Prime à la violence

Boualem, 43 ans, transporteur public et soutien d'une famille de neuf personnes, reste sceptique :« Il veut gagner du temps. Et même si l'État construit des logements,ce sont les privilégiés qui vont encore en profiter ».

Le président Bouteflika avait promis, en avril 2004, un million de logements. Malgré d'incontestables réalisations, la crise est loin d'être jugulée. Sur fond de sentiment d'injustice et de déficience des services publics, des émeutes sporadiques éclatent un peu partout dans le pays. Elles risquent d'aboutir à une révolte généralisée. Déjà, à 800 km au sud d'Alger, des habitants de la commune de Rouissat ont, dimanche, bloqué les routes avec des pierres et des pneus enflammés. Des troubles étaient également signalés à Annaba, grande métropole de l'extrême-est algérien, à Tizi Ouzouen Kabylie ou à Boumerdès, à l'est de la capitale.

En verrouillant les espaces de liberté, le pouvoir a encouragé l'émeute comme ultime moyen d'expression. Avec l'impunité et des « primes à la réinsertion » accordées aux terroristes par la loi sur la « réconciliation nationale » en 2005, la violence est devenue, pour beaucoup de jeunes, un moyen de promotion sociale.

Arezki AÏT-LARBI.

[www.ouest-france.fr]



«Tu ne seras agréé ni des juifs ni des chrétiens que lorsque tu auras suivi leur confession. Dis : «Il n’est d’autre voie de la vérité que Celle de Dieu !» Cependant, si par hasard tu accédais à leurs désirs, après la science que tu as reçue, tu te trouverais devant Dieu sans défense ni secours.» 2.120. Sourate Al’Ba9ara
[www.unmondelibre.org]
Hicham EL Moussaoui : analyste sur www.unmondelibre.org

Depuis quelques temps en Algérie, il ne se passe pas une semaine sans que l’on n’assiste à l’organisation de manifestation ou à l’éclatement d’une émeute. Le dernier en date est le soulèvement des habitants des quartiers de Diar Echems (un bidonville au cœur d’Alger) à cause d’un problème d’attribution de logements. Comment expliquer la récurrence des protestations musclées en Algérie?

Tout d’abord, les émeutes sont un phénomène commun aux pays du Maghreb, ne serait-ce que parce qu’ils partagent les mêmes problèmes. De Gafsa à Oran, de Sidi Ifni à Alger, les foyers de contestations se sont allumés en représailles aux conditions de vie indignes. Cela dit, force est de constater que l’intensité et la fréquence des émeutes en Algérie sont plus grandes que dans les autres pays maghrébins. Alors, les algériens seraient-ils plus rebelles que leurs voisins?

Si l’on regarde de près l’histoire de la société algérienne, on s’aperçoit rapidement qu’il s’agit d’une identité qui s’est construite sur une base conflictuelle, notamment lors de la guerre de libération d’Algérie. L'Algérie s'est construite dans la résistance à la colonisation, elle s'est également forgée par cette résistance. Ainsi, les algériens qui entrent aujourd’hui en conflit avec leurs gouvernants ont l’impression de combattre contre le colon français hier. La lutte pour des revendications sociales devient une sorte de résistance face à l’oppresseur et revêt de ce fait une charge émotionnelle et symbolique plus forte chez les algériens que chez les marocains et les tunisiens. S’ils ont arraché leur indépendance à la France, les Algériens luttent encore pour s’émanciper par rapport à un gouvernement oppressant politiquement, économiquement et socialement. Par ailleurs, si dans les trois pays du Maghreb, l’objet des manifestants et des émeutiers revêt un caractère existentiel (accès à l’eau, à la santé, au logement, au marché de travail, etc.), la perception des problèmes est davantage exacerbée et dramatisée en Algérie car des trois pays, elle est la plus riche. Les algériens trouvent moins d’excuses à leurs dirigeants, et ils ont raison.

En fait, l’Algérie, contrairement au Maroc et à la Tunisie, est atteinte du syndrome hollandais - ou malédiction des ressources - dans le sens où la manne financière, générée par l’exploitation des hydrocarbures, censée accélérer le développement du pays se transforme en un frein car encouragent la corruption et les comportements de recherche de rente au détriment de l’entrepreneuriat et la création de richesses. Si les algériens n’arrivent pas à profiter de leurs richesses, c’est parce que, d’une part, les institutions démocratiques de contrôle et de contre-pouvoirs, obligeant les politiques à rendre des comptes, ne fonctionnent pas correctement. Et d’autre part, parce que les règles du jeu économique favorisent davantage le comportement rentier que le comportement productif. Comme lors des émeutes de Constantine en 1986, la baisse des cours du pétrole et donc la chute des recettes en devises réduit la marge d’intervention de l’Etat et le rend quelque peu inerte dans sa réponse aux demandes sociales exprimées par les populations dans la rue, ce qui a engendré la colère des populations habituées à la redistribution étatique. Même s’il s’agit de miettes comparativement aux privilèges accordés aux courtisans du pouvoir. Le passage à la protestation ou aux émeutes est largement tributaire de la perception des opportunités offertes par la vulnérabilité du pouvoir central. L’Etat-providence a de plus en plus du mal à prendre en charge les laissés pour compte. La récurrence des émeutes en Algérie est l’aveu de l’échec à tout point de vue de la politique interventionniste suivie depuis l’indépendance.

Une chose est sûre est que le lien entre les citoyens et les politiques est en train de rompre car non seulement les citoyens ont le sentiment d’être ignorés et marginalisés, mais ils voient que ceux qui ont des entrées auprès du pouvoir vivent ostensiblement dans le luxe, d’où un sentiment d’injustice. Dés lors, les algériens ont la conviction que la seule manière pour se faire entendre et faire valoir leurs revendications est de descendre dans la rue. Souvent il s’agit de manifestations pacifiques, mais qui se transforment en mouvements de violence suite à l’attitude répressive des forces de l’ordre. Comme c’était le cas lors des émeutes du printemps berbère en Avril 1980 à Tizi Ouzou revendiquant la liberté d’expression et le droit à la diversité culturelle et lors des émeutes d’octobre 1988 qui traduisait le raz-le-Bol des jeunes. Le plus inquiétant dans ces émeutes est qu’elles sont en train de devenir un mode d’action politique, un canal d’expression, une sorte de contre-pouvoir puisque la république n’offre pas les garanties nécessaires.

à suivre
suite

Dans les démocraties bien consolidées, le gouvernement rend des comptes aux élus représentant les citoyens, mais en Algérie les mécanismes de la démocratie ne fonctionnent pas correctement, alors les citoyens déplacent symboliquement le parlement dans la rue. En l’absence de mécanismes démocratiques permettant de régler les conflits, le lien entre l’élu et l’électeur est rompu et l’émeute se substitue à la manifestation pacifique. Au dialogue social, semble se substituer le langage des barricades et des cocktails Molotov en Algérie.

Si les émeutes sont plus fréquentes en Algérie, c’est parce que le pays accuse un retard en matière institutionnelle dû à l’absence ou au non-fonctionnement des institutions favorisant la liberté d’expression, la liberté économique et le règlement pacifique des conflits. En l’absence de réformes institutionnelles de fond il est fort probable que le pouvoir, réussissant jusque là à détourner les revendications des uns et des autres, finisse par perdre le contrôle.
 
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