Dossier des clandestins subsahariens : le colis piégé

La semaine dernière, ils étaient plusieurs milliers à braver les fils de barbelés dans l’espoir d’atteindre l’Eldorado espagnol. Une dizaine y ont laissé leur vie, quelques centaines ont réussi leur pari et des milliers d’entre eux attendent de se faire rapatrier.
Les immigrés subsahariens n’ont tout simplement plus rien à perdre. Les années que leur a prises la traversée du désert ne sont pas suffisantes pour les décourager. L’échec ne les dissuadera pas : ils recommenceront le même périple, aussi dangereux soit-il.
Pour le moment, tous ne connaissent pas encore le sort qui leur sera réservé. Si les Sénégalais et les Maliens sont retournés chez eux en avion, les autres attendent toujours. L’embarras est le maître mot dans cette situation très délicate. Tout le monde se jette la balle. On s’indigne, on dénonce, on crie au scandale, à l’horreur…Cependant personne n’endosse la responsabilité. Devant le flux impressionnant de clandestins qui ont littéralement assailli les enclaves de Sebta et Melillia, l’Espagne se rappelle soudainement d’un accord resté lettre morte selon lequel tous les immigrés, y compris subsahariens, sont renvoyés au Maroc. Et hop ! Renvoi express de tous ces malheureux déçus de se faire chasser après avoir réussi à atteindre la terre promise.

Le Maroc, lui, ne sait plus trop quoi faire. Une chose est sûre : il est maintenant très mal perçu par la communauté internationale. C’est même « la plus sale affaire que la diplomatie marocaine affronte: de quelque bout qu’elle soit prise, elle se retourne contre le Maroc », affirme l’Economiste. En effet, Rabat est pointée du doigt : Les conditions ‘’d’accueil‘’ de ces clandestins seraient pour le moins mauvaises, voire inhumaines. Question Droits de l’Homme, c’est raté. Il va falloir se préparer à faire face à une nouvelle et terrible tempête sur l’image, continue le journal. Ce sera la partie la plus délicate à gérer car les dés sont déjà complètement pipés. Aujourd’hui Le Maroc ajoute que l’image du Maroc est plus qu’«écornée» à cause du drame des africains errant «en haillons». Les accusations fusent de partout : des clandestins auraient été abandonnés aux frontières, en plein désert, sans eau ni ressources. Faux, rétorque Le Matin Du Sahara. Rabat nie catégoriquement les faits : Aucun clandestin n’a été abandonné au désert. Ce serait tout simplement une combine de plus, de la part de l’Algérie. «Sans scrupule aucun et avec une impudeur sans égale, Alger et le ‘’Polisario’’ instrumentalisent de manière mensongère un drame auquel ils ont largement contribué ».

En tout cas, les journaux espagnols s’en sont donnés à cœur joie. «Caravane de la honte », «Caravane de l’enfer», les titres sont très parlants. Ainsi que l’affirme El Mundo, «les images d'émigrants menottés dans un bus et appelant à l'aide ont à nouveau rendu manifeste le mépris du régime de Rabat envers les droits de l'homme». El Païs, pro-gouvernemental donc moins critique, souligne que «le gouvernement aurait dû joindre à cette exigence celle d'un traitement humanitaire pour les Subsahariens expulsés». «Rabat cherche des solutions» affirme Le Figaro. «Les autorités marocaines tentent de parer au plus pressé, avec maladresse. Mis en cause, le gouvernement marocain invente des parades »

Quoi qu’il en soit, le problème concerne de nombreux autres pays que le Maroc et l’Espagne. En effet, «les Etats africains sont muets sur le sort de leurs ressortissants clandestins», remarque Jeune Afrique l’Intelligent. Aucune réaction officielle n’a émané de ces pays. La presse privée quant à elle n’a pas manqué de s’interroger «Un pays frère, le Maroc? ». L’Editorialiste du journal sénégalais Le Populaire est loin d’en être convaincu. «A voir comment ils (les marocains) se sont "occupés" de leurs frères africains après les événements tragiques de Ceuta et Melilla, on ne peut s’empêcher de se poser des questions…» estime t-il.
Les trois mètres de hauteur de fils barbelés n’ayant pas réussi à "isoler" l’Europe, les clandestins auront désormais affaire à 6 mètres de fer. «Ces barrières aux effets meurtriers rappellent quelques uns des plus mauvais souvenirs de l’histoire du continent européen» écrit Le Monde, faisant allusion au fameux mur de Berlin. Aussi « L'Union européenne ne peut pas laisser des centaines, voire des milliers, de personnes démunies errer dans le désert ou mettre leurs vies en péril dans des embarcations de fortune sans trahir ses valeurs de solidarité et de respect de la dignité humaine. Si elle ne peut répondre favorablement à toutes les demandes qui lui sont adressées, elle ne peut pas non plus les rejeter en bloc. La politique du tout ou rien, en ce domaine, n'est pas acceptable». Le Nouvel Observateur résume tout ceci en citant Bernard Kouchner : «Fermer la porte ne sert à rien». Le co-fondateur de Médecins Sans Frontières soutient que si la porte est fermée, «on passe par la fenêtre!». «Nous ne pourront pas arrêter des gens qui viennent chez nous pour survivre».

Les événements tragiques de Sebta et Melillia n’auront été qu’un "avant-goût". Selon des organisations humanitaires, des vagues de Subsahariens sont déjà en route vers le Maroc, tremplin vers la mine d’or. Sans oublier ceux qui sont toujours tapis dans les forêts marocaines, à attendre des périodes plus clémentes pour tenter leur chance à leur tour. En attendant, ces malheureux font office de colis piégé.
L’Union Européenne s’est finalement décidée à se mobiliser : augmenter l’aide octroyée au Maroc pour mieux contrôler ses frontières, accroître l'assistance technique afin d'améliorer la formation des gardes-frontières et renforcer la lutte contre les trafics d'êtres humains.
Mais c’est surtout à des projets de développement en Afrique qu’il faut penser. L’Europe ne doit plus penser à "se protéger", mais plutôt à œuvrer pour l’instauration d’un rééquilibre Nord-Sud. Il ne s’agit plus de poignées de clandestins, mais de tout un continent au bord du gouffre.

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