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Émigration : Contrats pour la misère
A Khouribga, on rêve d'Italie. Alors on fait confiance à des rabatteurs, à des passeurs, tous peu scrupuleux. Puis, contrat de travail bidon en poche, on vient s'entasser devant le consulat d'Italie, dans l'attente du visa…
Dans la cohue qui anime les abords du consulat d'Italie, dans le très chic quartier Gauthier de Casablanca, un jeune candidat à l'émigration pour le pays de Berlusconi, de Baggio et des spaghettis, jubile de bonheur. Après une journée d'attente épuisante, il semble, d'un coup, avoir retrouvé toutes ses forces et tient à annoncer vite la grande
nouvelle. “Allo Lwalida, c'est bon je l'ai eu, j'ai eu mon visa !”, hurle-t-il dans son portable, sous le regard envieux de tous ceux qui, comme lui, ont opté pour fuir le plus beau pays du monde. Hamid fera ainsi partie des 4000 Marocains qui, en 2006, auront droit au précieux sésame, grâce à un contrat de travail qu'ils auront pu décrocher, soit avec l'aide de proches déjà installés en Italie qui les recommandent habituellement à leur propre patron, soit comme Hamid et la plupart des autres, en ayant recours à des “passeurs” qui les leur procurent à 60 000, voire 90 000 DH/pièce. Cela représente une activité tout à fait profitable pour ceux qui tirent les ficelles. “Grâce à la sensibilisation faite par les médias depuis 2001, les candidats à la patera venant du milieu urbain ont dorénavant peur de s'y risquer. Ainsi ceux qui en ont les moyens se rabattent de plus en plus sur les contrats de travail”, analyse Khalil Jemmah, président de l'Association des familles des victimes de l'immigration clandestine (AFVIC).

Une flopée de rabatteurs au triangle de la mort

Que Khouribga soit la plaque tournante de ce trafic n'est un secret pour personne. Ici la ville regorge de rabatteurs et tout le monde peut vous en désigner au moins un. C'est le cas de ce chauffeur de taxi qui nous communique à notre arrivée déjà, deux numéros de téléphone, nous précisant, avant de nous lâcher dans la nature, qu'il en a d'autres en réserve au cas où. Paco, ce jeune militant de l'AFVIC qui doit son surnom à l'Espagnol qui l'a repêché alors que sa patera coulait, nous le confirme à son tour. Les rabatteurs ont fait leur QG de quelques cafés bien connus et trois d'entre eux sont d'ailleurs attablés dans le même que nous. A longueur de journée, ils reçoivent les candidats au départ, principalement des gens du “triangle de la mort” que forment Khouribga, Béni Mellal et Kelaât Sraghna. Rien de bien compliqué, ils n'ont même pas besoin de démarcher, tellement la demande est importante. “J'ai à ce jour 25 personnes sur ma liste d'attente”, se vante ce rabatteur, l'air très fier, avant d'ajouter : “mais je donne toujours la priorité à la famille et à ceux qui, à mes yeux, seront capables de payer. Comme je suis de la région et que je connais beaucoup de monde, je peux savoir rapidement qui est solvable et qui ne l'est pas. Ce qui est compliqué, c'est quand je reçois des étrangers, là on ne sait pas à qui on a affaire”.

Habituellement les candidats comptent sur leurs parents et proches pour réunir de quoi payer le voyage. D'autres se tueront à la tâche pendant des années sans avoir la certitude de pouvoir y arriver. C'est le cas d' Amine. Ce serveur travaille depuis quatre ans, tous les jours de la semaine pour la modique somme de 900 DH. Il en a à peine mis 15 000 de côté à ce jour. Il est encore bien loin du compte, et, à ce rythme-là, il pourra accéder à son rêve dans une dizaine d'années ! D'après ce responsable associatif khouribgui, “cette situation est dramatique puisqu'elle pousse de plus en plus de jeunes, irréprochables à ce jour, à se lancer dans la vente de drogue ou la contrebande pour espérer y arriver plus rapidement”. Et c'est au rabatteur qu'incombe également la mission de récolter l'argent. “On touche 5000 à 10 000 DH d'avance, le reste lorsque le visa est délivré”, souligne cet autre semsar, nous avouant au passage qu'il se fait en moyenne 5000 DH par opération et que son ultime but, à peine avoué, est de partir en Italie pour devenir à son tour “passeur”.

Un réseau de passeurs pour fouler le sol italien

Comment alors les passeurs arrivent-il à dénicher ces précieux contrats ? Il faut savoir que ces hommes et femmes (oui, il y aurait des femmes dans le milieu), originaires surtout du triangle Khouribga - Béni Mellal -Kelaâts Sraghna , sont non seulement impliqués dans toutes sortes de trafics (voitures, drogue, falsification) mais sont installés depuis assez longtemps en Italie pour pouvoir connaître les rouages de leur pays d'adoption. Grâce à un réseau de connaissances bien établi, ils arrivent à entrer en contact plus facilement avec des patrons, essentiellement dans le domaine de la construction et de l'agriculture, des gens en difficulté financière ou tout simplement désireux de faire des profits supplémentaires. “Nous leur proposons de nous vendre des contrats légaux en bonne et due forme : ça peut aller d'un seul à une vingtaine chez le même propriétaire. En contrepartie nous leur promettons que personne ne viendra travailler chez eux : ils n'auront qu'à résilier les contrats quelques jours voire quelques semaines après que leurs “pigeons” auront foulé le sol italien”.

Il est très clair, de l'aveu de nombreuses personnes déjà parties en Italie de cette manière, que le contrat n'est qu'un moyen pour accéder au pays. “La plupart de ceux que je connais, ne se sont jamais rendus sur leur lieu de travail et ont disparu dans la nature. Quant à ceux qui, comme moi, se sont présentés chez leur patron, ils l'ont regretté : c'était pire que de l'esclavage, un travail que les Italiens refusent de faire”, nous avoue Mohamed. Une chose est sûre : le passeur peut gagner de l'argent, beaucoup d'argent, même si l'un d'eux souligne que “les patrons italiens sont de plus en plus gourmands. Ils savent que leurs contrats sont très recherchés au Maroc, alors ils en profitent pour faire de la surenchère. Un contrat qu'on achète habituellement à 15 000 DH peut grimper jusqu'à 25 000”, ce qui laisse une marge on ne peut plus confortable pour celui qui, comme notre interlocuteur, réalise entre 20 et 40 opérations par an. Si les nouveaux dans le milieu gagnent beaucoup moins, de nombreux passeurs ont pu acheter des maisons à leur famille restée au Maroc, ouvrir des cafés impressionnants … On parle même d'une personnalité politique de la ville qui doit son statut actuel à son passé… de passeur.

Les rêveurs entre escrocs et semsara gourmands

D'autres escrocs lorgnent également ce marché en se faisant passer pour des rabatteurs. “Généralement ce sont des types qui ont perdu leur patera en mer et qui se retrouvent sans rien. Ils veulent se refaire une santé, empochent des avances à droite et à gauche et disparaissent dans la nature”, nous raconte Paco. D'autres auraient même réussi à fourguer de faux vrais contrats à de nombreux rêveurs d'un monde meilleur. “Un type qui avait déjà donné une avance de 15 000 DH a perdu la tête quand il a su que le contrat qu'on lui a vendu est un faux. Aujourd'hui, il traîne dans les rues sans même savoir comment il s'appelle”. On ne peut alors s'étonner de constater l'extrême méfiance qui entoure ce milieu à tel point qu'on entend de plus en plus souvent ce conseil: “Il ne faut pas se fier à un rabatteur ou à un passeur, même si c'est ton père”.

Quant aux plus chanceux, ils attendent en moyenne près de trois mois pour que le contrat de travail se retrouve entre leurs mains. Explication d'un rabatteur gourmand : “Je ne peux pas rentrer au Maroc avec un seul contrat en ma possession, j'attends d'en avoir un minimum pour que ce soit rentable, mais ça ne dépasse pas les trois ou quatre mois d'attente”, répond ce passeur. Pourtant, pour tous ces acheteurs de rêve qui se voient déjà à Rome ou à Milan, une autre aventure commence et pas la moindre mais cette fois-ci, c'est au quartier Gauthier, à Casablanca, devant le consulat d'Italie.


Visa. Et vogue la galère !

Le parcours du combattant se poursuit donc pour décrocher le visa tant convoité. Le demandeur devra non seulement batailler fort pour se faire une place sur la rue Jean Jaurès (très souvent à coups de bakchich), réunir et traduire des documents qui n' en finissent pas (les traducteurs se frottent les mains à l'occasion), mais également attendre trois à six mois pour avoir une réponse, le temps que les autorités italiennes puissent faire les vérifications nécessaires. “En gros, ils vérifient l'authenticité du contrat, si le patron et sa société existent réellement et s'ils sont en règle”, explique un intermédiaire, au consulat. Le cas échéant, la demande est tout simplement refusée.

Mehdi Sekkouri Alaoui
Source : TelQuel