Politique
Au Maroc, le gouvernement défend une politique économique dopée par les privatisations
La visite de Juan Carlos a permis de souligner l'ampleur des investissements espagnols dans le royaume chérifien, au moment où l'état de l'économie du pays fait débat.
Après la politique et l'émigration, l'économie a occupé, mercredi 19 janvier, le dernier jour de la visite d'Etat du roi Juan Carlos d'Espagne au Maroc. Le point fort en a été la présence du souverain à une rencontre entre plusieurs centaines de chefs d'entreprise espagnols et marocains, à Marrakech, dans le sud du pays.

L'événement n'est pas que symbolique. L'Espagne est le deuxième partenaire commercial du Maroc et, en 2003, elle a ravi à la France le titre de premier investisseur étranger au Maroc. De façon surprenante, l'intérêt des hommes d'affaires espagnols pour le royaume chérifien n'a guère suscité de commentaires dans la presse marocaine, qu'un autre débat passionne.

Il porte sur le bilan de santé économique du royaume. A en croire, Aujourd'hui le Maroc, un quotidien volontiers iconoclaste, à la suite d'une mission menée par une équipe d'experts à l'automne 2004, le Fonds monétaire international (FMI) envisagerait de "réinscrire le Maroc sur la liste des pays à soumettre à un programme d'ajustement structurel -PAS-". "L'aggravation du déficit budgétaire, la destination des recettes des privatisations, l'augmentation de la masse salariale -dans la fonction publique- et la faiblesse du taux de croissance", expliquent cette mise en garde du Fonds monétaire, écrit le quotidien, qui est allé chercher un responsable parlementaire de la majorité - ancien ministre du Plan de surcroît - pour expliquer qu'il faut "mettre en place" un programme d'ajustement structurel.

Un tel programme renvoie à de mauvais souvenirs dans le royaume. Le délabrement des finances publiques avait contraint, au début des années 1980, à vivre sous la tutelle du FMI en appliquant un programme d'ajustement qui s'était révélé calamiteux pour les classes populaires.

Malgré le ton alarmiste de certains journaux, le Maroc n'est pas aujourd'hui au bord de la faillite, et la mission du FMI à Rabat s'inscrivait dans un "cadre normal", fait-on valoir au ministère de l'économie. Le royaume serait même dans une position enviable, selon les mêmes sources. Depuis quatre ans, la croissance économique oscille entre 4 % et 5 % l'an. Les réserves de changes couvrent près d'une année d'importations. Portée par l'essor du tourisme, l'économie est devenue un peu moins sensible aux caprices de la météo et à ses répercussions sur l'agriculture. "Les indicateurs sont meilleurs", résume le directeur du Centre marocain de conjoncture, Ahmed Laabadi.

Quant au déficit budgétaire, les recettes tirées, fin décembre, de l'introduction en Bourse - à Paris et à Casablanca - de Maroc Télécom, l'opérateur public, ont permis d'éviter qu'il explose. Il a représenté 3,5 % du produit intérieur brut (PIB) en 2004. Le "trou" de 2005, assure le ministre des finances, Fathallah Oualalou, sera lui aussi contenu dans des limites supportables grâce, une fois encore, à Maroc Télécom, dont le groupe français Vivendi a racheté 16 % supplémentaires du capital. Le chèque de près de 1,1 milliard d'euros a été encaissé aux premiers jours de janvier.

Renflouer les caisses de l'Etat n'est pas l'unique mérite des privatisations. Car la moitié des recettes alimente une cagnotte, le Fonds Hassan II, gérée en direct par le palais royal et dont la vocation est de financer les infrastructures du royaume. C'est grâce à ce fonds que le réseau d'autoroutes s'étend au fil des années, que l'électrification en zone rurale progresse et qu'un nouveau port, associé à une zone industrielle, est en cours de construction à proximité de Tanger.

Des "vaches à lait" comme l'aura été Maroc Télécom, l'Etat marocain n'en a plus guère. La cession au privé totale ou partielle de plusieurs entreprises publiques - la Compagnie marocaine de navigation (Comanav), le groupe des Banques populaires, les Sucreries - est programmée, mais les recettes à attendre sont moindres. Se posera alors, de l'avis des économistes, le problème de fond masqué par la manne des privatisations : celui du train de vie de l'Etat.

Du coût de l'occupation du Sahara-Occidental (plus de 100 000 militaires y sont stationnés en permanence) à celui qu'entraîne le "nomadisme" de la cour d'un palais royal à l'autre, les sources d'économies ne manquent pas. Seules des recettes exceptionnelles ont permis jusqu'à présent de masquer le problème.

Jean-Pierre Tuquoi
Source : Le Monde