Politique
Baudoin Loos, un journaliste belge censuré par Radio Atlantic
« Non, vous ne parlerez pas, au revoir monsieur ! »

La libéralisation récente du secteur des médias radiophoniques au royaume chérifien semble comporter de sérieuses limites. En atteste l’expérience que j’ai vécue vendredi soir à Casablanca.
Baudoin Loos, un journaliste belge censuré par Radio Atlantic
La veille, j’avais été convié à venir participer à un débat sur les élections sur Radio Atlantique, l’une des nouvelles antennes, privées, ouvertes il y a peu. « Un regard extérieur, européen, sera intéressant pour nos auditeurs », m’avait dit la responsable.

Un tantinet inquiet, j’avais précisé que je risquais de dire des choses que le régime n’apprécierait pas. On m’avait rassuré: « Le Maroc a beaucoup changé… ». Soit.

Le soir des élections, je suis arrivé une heure à l’avance, comme prévu, et me suis retrouvé autour d’un buffet en compagnie d’autres invités, des professeurs d’universités marocaines, et aussi avec un haut directeur du groupe de presse dont dépend la chaîne.

Je fis part de mes doutes quant à la démocratisation en cours au Maroc et j’émis quelques considérations sur les islamistes, comme le fait que la monarchie n’avait rien à craindre d’eux, vu le pouvoir qu’elle exerce sans partage (voir Le Soir des 6, 7 et 8 septembre).

Peu avant 21heures, on nous convia à nous installer en studio, pour le direct. Mais quelqu’un me prit à part, très poliment, expliquant qu’il n’y avait « pas assez de micros » dans ce studio et que je devrais dès lors participer à l’émission à partir d’un autre studio, attenant, seul avec un casque sur les oreilles. Qu’à cela ne tienne, me suis-je dit.

Pendant une heure, les invités devisèrent doctement sur les élections, la très faible participation, l’apathie des partis politiques, etc. A cinq minutes du terme, alors que je commençais à trouver le temps long, une jeune journaliste vint me trouver pour me dire que j’allais bientôt avoir la parole mais qu’on me demandait de ne pas aborder le sujet de l’islamisme : « C’est un peu… enfin, vous comprenez ».

J’ai eu peur de trop bien comprendre. Après une minute de réflexion, je me suis dit que je n’avais pas à jouer dans une telle pièce, où la soumission à des règles d’autocensure non écrites mais connues de tous l’emportait sur la prétention affichée de participer à l’ouverture des médias marocains à la liberté d’expression.

Je suis alors sorti de mon studio-cagibi et, ne trouvant d’interlocuteur, je me suis dirigé vers l’escalier de la sortie pour quitter les lieux. Là, deux jeunes collègues me rattrapèrent, très gênés, affirmant qu’il y avait sûrement malentendu et me suppliant de revenir. Ce que je fis de mauvaise grâce et non sans avoir dit, d’une voix forte, qu’on m’avait censuré et traité de manière indigne, désagréable.

Planté au sommet de l’escalier, j’attendis des explications. Une journaliste responsable de l’émission arriva bientôt, un peu confuse, mais la conversation tourna court : telle une furie, une dame d’un certain âge surgit alors, me tendant une main ferme pour dire avec fermeté : « Ah non, vous n’entrerez pas en studio. Je suis Nadia Salah, la directrice de cette maison. Au revoir, monsieur ». « Mais je partais, madame, au revoir », répondis-je simplement.

Je me suis ainsi retrouvé sur le trottoir du boulevard Massira-el-Khadra, dans la douce nuit casablancaise, partagé entre rire et consternation. Il n’y a pas de doute : la liberté d’expression, au Maroc, a encore des progrès à faire.

Baudoin LOOS
Source : Le Soir