Interviews
Réda Taoujni : Après Tindouf, les séquestrés de l’aéroport d’Alger
Le Samedi 25 juin 2005, 2 membres de l’Association le Sahara Marocain (ASM) basée en Espagne, ainsi que 4 journalistes marocains ont été arrêtés par les forces de sécurité à l’Aéroport Houari Boumediene d’Alger. Retenus plus de six heures, ils ont été interrogés comme de vulgaires délinquants pour être finalement refoulés vers Rome.
Profondément choqués par le sort que leur ont réservé les autorités algériennes pourtant au courant de la visite de la délégation, nos six compatriotes ont gardé un souvenir amer de cet aéroport international d’Alger.
Réda Taoujni, Président de l’ASM n’a pourtant pas perdu son sens de l’humour et prend cette mésaventure avec philosophie. Pourtant de part ses activités associatives, il a été la personne la plus sollicitée pour les interrogatoires des policiers algériens. A notre tour, nous le soumettons à nos questions mais dans une ambiance plus amicale.
Réda Taoujni : Après Tindouf, les séquestrés de l’aéroport d’Alger
- Yabiladi : Avant d’entrer dans le vif du sujet, parlez-nous de votre visite en Algérie et dans les camps de Tindouf.
- Réda Taoujni :
Notre visite était programmée depuis près de quatre mois. En ce qui concerne Alger nous avions plusieurs activités de prévues notamment pour demander la libération des prisonniers de guerre marocains toujours en détention sur le sol algérien. Nous voulions également collaborer avec des militants associatifs algériens pour des actions communes afin de transmettre aux responsables marocains et surtout algériens le message suivant : les deux peuples en ont marre de ces querelles fomentées et appellent à trouver une issue dans les plus brefs délais aux relations entre l’Algérie et le Maroc qui ne cessent de se détériorer.
Concernant Tindouf, nous allions demander la libération des prisonniers de guerre marocains mais étions également porteur d’un message de paix au Front Polisario. Malgré nos divergences d’opinions nous sommes des frères et nos opinions et convictions ne doivent en aucun cas faire de nous des ennemis. A la fin de la visite, nous avions prévu de remettre un don humanitaire symbolique à nos frères sur place.

- A votre arrivée à l’aéroport qu’elle était la surprise concoctée par les autorités algériennes ?
- La séquestration, un traitement indigne d’un pays frère, musulman et démocratique.

- Décrivez-nous vos conditions de détention ?
- A peine arrivés, on nous a confisqué passeports, billets d’avion et conduit dans une salle insalubre (sale, insectes de tout genres…), où régnait une chaleur insupportable. Ils nous ont mis un flic avec nous et enfermé à double tour sous haute surveillance à l’extérieur.
Pour aller aux toilettes, il fallait demander une autorisation aux gardiens qui nous escortaient jusqu'à l’intérieur et raccompagnaient à la salle de détention.
Après quatre heures et demi de séquestration, on nous a servi trois petites bouteilles d’eau minérales (une pour 2 personnes) sans verre, et un pain avec du beurre et du cacher (ndlr saucisson) immangeable pour chacun de nous.
Six heures après, les différents corps de police sont entrés dans la salle affichant une mine sévère pour nous informer que nous étions personae non grata en Algérie. On nous a alors conduit vers l’avion sous escorte policière armée de mitrailleuses pour être refoulés vers Rome.

- Réda Taoujni, vous êtes une personne qui ne manque pas d’humour. N’avez-vous pas essayé de briser la glace en discutant avec les forces policières ?
- Six heures de tension dans une salle indigne d’un aéroport international, ou d’un pays qui a 50 milliards de dollars dans ses caisses, six heures sans savoir ce que concoctent les responsables algériens, vous donnent des idées au moins pour faire descendre l’adrénaline de part et d’autre. A cet effet, j’ai accroché un tee-shirt blanc à un petit bâton et sorti juste ma main à un moment où la porte était entre ouverte. Puis j’ai commencé à l’agiter, ce qui a fait pour une fois rigoler tous les flics qui nous gardaient.

- Une journaliste marocaine était avec-vous, et il semblerait qu’elle ait des problèmes de santé. Les policiers ont-ils au moins traité dignement cette femme malade ?
- C’est une jeune journaliste d’Al Bidaoui, diabétique, qui à deux reprises allait s’évanouir faute de médicaments confinés dans sa valise. Nous les avons suppliés de nous apporter un verre d’eau avec du sucre ou ses médicaments mais en vain. Cette attitude nous a profondément écoeurés.
Pauvre peuple algérien, par qui ils sont gouvernés….

- Le Consul du Maroc à Alger a essayé de venir vous rejoindre mais il en a été empêché par les autorités algériennes. Comment expliquez-vous ce déni de droit pour un diplomate qui normalement à le droit et le devoir d’être présent auprès de ses compatriotes en difficulté ?
- Le consul général en personne s’est déplacé à l’aéroport pour nous rencontrer et s’enquérir de notre état de santé et besoins. Malheureusement, après 1h45 d’attente il s’est vu interdire l’accès malgré son immunité consulaire. Il faut souligner que l’Etat algérien a ainsi violé l’article 36 de la convention de Vienne du 24 avril 1963.

- Cette mésaventure diplomatique n’a pourtant pas été très médiatisée, et notre Ministère des Affaires Etrangères n’a pas émis de condamnation. Comment expliquez-vous ce silence radio ?
- Avant d’être personae non grata en Algérie, on l’est aussi dans notre pays le Maroc, de part nos positions critiques envers notre gouvernement concernant la gestion du dossier du Sahara que nous qualifions de bricolage politique. Et comme nous ne sommes pas en sainteté avec eux, ils s’en foutent que l’on soit arrêté, torturé ou enlevé… Bon vent!

- Les autorités marocaines vous ont-elles contacté afin d’avoir plus d’éléments sur la détention de 6 marocains dont 4 journalistes pendant plusieurs heures et leur refoulement vers Rome sans aucune justification ?
- Nous avons été contactés par des responsables de trois pays européens et un pays nord américain qui souhaitaient avoir plus de détails sur ce qui s’est passé à Alger. Du côté marocain pas un seul responsable n’a jugé utile de le faire. Cela est indigne de notre pays !

- Vous comptez réitérer l’aventure le 18 Juillet 2005 en reprogrammant votre visite à Alger et Tindouf. Ne craigniez-vous pas cette fois de finir dans une prison à Alger ?
- Si c’est pour la bonne cause ça sera un grand honneur.

- Quelle est aujourd’hui votre appréciation de la position du pouvoir algérien concernant cette affaire du Sahara ?
- L’affaire du Sahara n’est qu’un moyen parmi tant d’autres. Car leur objectif est l’affaiblissement le plus possible du Maroc quitte à le détruire et ce à des fins de positionnement géopolitique dans la région et vis-à-vis des américains et des européens. Ils veulent le leadership.

- Finalement vous préférez les gardes à vue marocaines ou algériennes ?
Ahhh, mille gardes à vue chez des flics humains au Maroc qu’avec des flics sous formes d’humains en Algérie.

:: Voir la photo volée dans la salle de détention de l'aéroport...

Mohamed - Yabiladi.com