Interviews
Aziz Souizi : "Mon père touchait une pension d’ancien combattant de 50€/an"
Cette année l’Europe, et notamment la France commémorent le cinquantenaire de la libération du joug nazi et de la fin de la IIème Guerre Mondiale. Mais une place négligeable est faite aux tirailleurs sénégalais, marocains, … qui ont payé de leur chair pour libérer la France, néanmoins pays colonisateur. Aujourd’hui par cette interview nous voulons rendre hommage aux milliers de soldats venus des colonies pour combattre en France, en Italie, en Autriche, en Allemagne ou même plus tard en Indochine. Nous saluons la mémoire des marocains par le biais d’un entretien avec le fils de l’un d’entre eux. Cette mémoire négligée ne se manifeste pas seulement dans le peu de reconnaissance lors des festivités de la libération, mais surtout dans le peu de considération et dans le traitement fait à ces hommes qui ont répondu à l’appel du combat. Nous avons ici le témoignage de Aziz Souizi, fils d’un tirailleur marocain. Après avoir enseigné à l’Université de Rennes pendant 5 ans, il est rentré au Maroc où il occupe aujourd’hui le poste de professeur de Chimie organique à la Faculté de Sciences de Kénitra. Ce fils de combattant est avant tout blessé, une première fois par le décès de son père, et une deuxième fois par le traitement fait à ce retraité de l’armée française et plus tard à sa femme devenue veuve. Témoignage…
Aziz Souizi : \
-Yabiladi : Votre père a été un ancien combattant de l’armée française. Pouvez-vous nous présenter en quelques mots son parcours ?
- Aziz Souizi:
Mon père était inscrit dans l’armée Française sous le nom de Mohammed Ben Allal. J’ai en ma possession de nombreuses photos et plusieurs documents lui appartenant, entre autre le livret individuel, la carte de combattant, l’état signalétique et des services avec le détail des services et des mutations diverses. On peut y lire que mon père avait intégré l’armée Française le 23/11/1934 et s’en est libéré le 20/02/1946 avec un certificat de bonne conduite accordé. Il a eu le grade de caporal le 01/07/39 et le grade de sergent le 20/12/40. Affecté au 4ème compagnie 6ème Régiment des Tirailleurs Marocains, après la campagne d’Italie, il a passé la frontière Franco-Allemande le 17/04/45 puis la frontière Germano-Autrichienne le 05/05/45.

- Quelle était sa mission en allant en Autriche ?
- Evidemment la libération de l’Autriche encore sous occupation Allemande.

- Quels sont les honneurs qu’ont pu lui rendre la France et l’Autriche ?
- Uniquement par la France, deux décorations, la médaille coloniale et la médaille des blessés.

- Comment votre père a-t-il vécu son retrait des champs de bataille et de sa vie de militaire ?
- Toute sa vie, il a eu la France sur le cœur, tellement il a aimé ce pays qu’il n’a cessé d’en parler. Au voisinage de l’âge de quatre vingt ans, il n’a pas cessé de parler de la seconde guerre, je me rappelle d’une chose qu’il m’a dit et qui m’a frappé, lors de son débarquement en Sicile, il ne pouvait pas distinguer entre la nuit et le jour à cause des feux dus à des échanges de tirs de canons contre l’ennemi Allemand en mer.

- Avant son décès quel était le montant de sa pension de retraite militaire ?
- Avec 12 ans et 6 mois de service dans l’armée Française, mon père n’avait pas atteint une pension de retraité mais une pension d’ancien combattant de moins de 50 euros par an.

- Et aujourd’hui que votre père n’est plus là, comment votre mère subvient-elle à ses besoins ?
- Cette pension d’ancien combattant s’est arrêtée avec le décès de mon père, ma mère touche une autre pension, de 70 euros par mois, due au travail que mon père a effectué dans l’administration pénitentiaire Marocaine.

- Que pensez-vous de l’attitude des autorités françaises face à la question des retraités de l’armée française issus des anciennes colonies (Maroc, Sénégal, Algérie,…) ?
- Je n’ai jamais rien compris, mais un journaliste de I télévision m’a éclairé, puisqu’il a dit que pour régler la situation de l’ensemble des retraités de l’armée française issus des anciennes colonies, l’état Français devrait débourser quelques deux milliards de francs. Cela coûterait cher à l’Etat et par conséquent il a choisi d’attendre la fin de leurs jours. Un rapide calcul montrerait que dans cinq - six ans il n’y aurait plus personnes. Si, pour saluer la mémoire de ces gens, cela est la position des autorités françaises, je n’ai sincèrement pas de commentaire.

- Aujourd’hui, au sein des familles des retraités de l’armée française, ne sentez-vous pas un sentiment d’abandon, voire même de trahison de la part de ce pays pour lequel des marocains se sont battus ?
- Mon père, à l’instar de tous les autres anciens combattants, espérait le déblocage de sa situation. Il avait beaucoup de respect pour la France, il se sentait plus abandonné, mais pas du tout trahi.

- Certains se sont battus par amour de la France, d’autres parce que se battre pour la France c’était se battre aussi pour le Maroc, et d’autres pour de simples raisons alimentaires puisque l’engagement dans l’armée permettait d’avoir une solde intéressante. Comment situez-vous le combat de votre père au sein de l’armée française ?
- Mon père s’est engagé suite à l’appel du Roi Mohamed V pour la libération de la France, et comme il a connu des familles Françaises qui l’ont aidé à grandir car orphelin depuis l’âge de 7 ans, l’amour de la France l’a fait décider sans hésitation. Je puis vous assurer qu’il ne m’a jamais parler d’une quelconque rémunération intéressante. A l’époque on gagnait des sous !

- Qu’attend votre mère de cette France pour laquelle votre père à donner une partie de sa vie ?
- Une reconnaissance, ce ne serait que justice rendue. Elle est vieille et malade, ses jours sont comptés. Mais elle est consciente et serait très heureuse de parler à un officiel représentant la France.

- Les autorités marocaines ont également une part de responsabilité dans la situation dramatique de leurs citoyens ayant combattu pour la France, dans la mesure où elles sont censées défendre leurs intérêts en demandant l’égalité de traitement de combattants marocains qui ont participé à la libération de la France, l’Italie, l’Autriche,…
Vous sentez-vous également abandonnés à ce niveau ?

- Les autorités Marocaines partagent bien sûr la responsabilité, plusieurs cellules d’anciens combattants se trouvent dans plusieurs villes Marocaines mais la décision de la valorisation des pensions revient aux autorités Françaises.
En ce qui me concerne, pour avoir un visa pour la France je dois faire la queue devant le consulat dès l’aube.

Mohamed - Yabiladi.com
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