Culture
Festival de Chefchaouen : Sacré coup de promo pour la destination
Les ruelles bleues de Chefchaouen grouillent de monde en cette fin d’après-midi. Une foule colorée envahit la place d’Outa Hammam au centre de la médina. Les petits cafés à la décoration ethnique bordant la place sont pris d’assaut par les visiteurs, nationaux et étrangers. Et pour cause, il s’agit de l’ouverture de la 2e édition du festival Alegria Achamalia organisé par l’Agence du développement du Nord et la ville de Chefchaouen du 7 au 9 juillet.
Ouvrant le bal par un concert de Haddarat, le festival a permis a beaucoup de visiteurs d’apprécier un art local célébrant la créativité féminine. Composé exclusivement de femmes, l’ensemble Fan al Hadra a été créé en 2003 pour préserver un patrimoine ancestral. La Hadra bekkaliya du Saint Sidi Allal al Haj constitue la source d’inspiration principale de l’ensemble qui perpétue ainsi une tradition artistique unique en son genre. Un moment mystique qui cèdera la place à un genre qui n’est pas moins apprécié avec la troupe Lamchaâl. Bien imprégnés de la culture Al Ghiwane, les membres du groupe ont chanté ce jour-là la nostalgie de l’art engagé.

Leurs paroles recherchées rappelant les grands titres des années 70 et leurs mélodies trop proches du style Ghiwan, ont été très convaincantes. Toujours sous le charme du succès inaltérable d’un style à part, les spectateurs n’ont pas hésité à en redemander au jeune groupe. Plus tard dans la soirée, c’est la ruée vers la grande scène en plein air près de la préfecture. Venant de tous les côtés, le public est déjà en fête. C’est un grand jour. Le chanteur Faudel se produit le soir même et l’attente qui dure plus d’une heure ne gêne nullement le public. Après un concert d’improvisation donné par le violoniste turque Nedim Nalbantoglu, c’est au tour de Faudel de mettre le feu à la scène. Plus de 30.000 spectateurs ont donné la réplique au jeune artiste toujours aussi frais et spontané. Le spectacle a été une grande réussite. La fête a continué dans les rues avec les youyous entonnés par un public charmé mais surtout avide d’animation.

Le vendredi 8 juillet, la Taktoka jabalia, art emblématique de la région, a rejoint, le temps d’un concert, la voix rauque du gitan espagnol José Fernandez dans une fusion exceptionnelle. Un mariage surprenant entre la musique populaire d’Abdellatif Khoumsy et la guitare andalouse de Fernandez. Encore plus surprenant, le Rif Gnawa au relents hispaniques proposé par des jeunes tétouanais séduits par l’esprit libre gnaoui. Placé sous le thème mystique, la soirée à la grande scène a révélé une Majda Yahyaoui avant-gardiste. Après Melhoune, elle change de cap pour aborder un style encore plus masculin: la fusion Jazz Gnaoua. Friande de défis, elle a relevé celui de chanter les standards gnaoui avec une maîtrise troublante. Une “Mâalem gnaoui” est née ce soir-là sous les yeux du public conquis.

Le lendemain, samedi, la scène est investie par les voisins andalous. Le groupe Embrujo Flamenco a rappelé l’influence ibérique sur la culture chefchaouenie. Notes lyriques et voix déchirée accompagnent subliment les gestes élégants et les pas saccadés de la belle danseuse espagnole. Les applaudissements et les “olé” des amateurs ont créé une ambiance chaleureuse typiquement méditerranéenne.

Plus tard, place à la fougue des groupes casaouis Darga et Hoba Hoba Spirit. Invités à la demande des jeunes chefchaouenis d’après les organisateurs, ils n’ont pas raté l’occasion pour agrandir leur public. Darga, avec une sorte d’intelligence artistique, a chanté le résistant “Abdelkrim Khettabi” tandis que les Hoba Hoba racontent le vécu d’une jeunesse en crise dans la ville de toutes les convoitises. Le tube “Bienvenue à Casa” qui a mis le public en transe a confirmé le succès national du groupe casaoui.

En dehors, enfants et jeunes continuent d’affluer vers le lieu du spectacle avec leurs chaises sur les épaules. La grande place est pleine à craquer, qu’importe! Ils se mettent sur les trottoirs à côté pour participer à la fête qui continue avec la chanteuse libanaise Hanin. Rythmes cubains et paroles arabes, la chanteuse a chanté les standards arabes de Farid El Atrache, Asmahane et Abdel Wahhab. Ceci avant de céder la place à José Fernandez y Son Cubano. La synergie qui a régné ce soir a été un témoignage éloquent sur l’engouement du public du Nord pour les musiques latinos.

En plus des concerts variés, le programme du festival Alegria Achamalia a proposé un défilé de mode. Les costumes traditionnels de la région de Chefchaouen ont décrit le mode de vie de la femme locale. Malgré les aléas du plein air, la pièce “Bnat lala Mennana” de la troupe Tacoon, était l’un des moments forts du festival. Justesse du jeu et mise en scène réussie du texte de Federico Garcia Lorca, la pièce est une délicieuse adaptation, à la sauce locale, du chef-d’oeuvre “La maison de Bernarda Alba”.

Plus varié et étendu sur l’ensemble de la journée, le programme de la 2e édition du festival de Chefchaouen a attiré plus de monde. Alegria Achamalia a gagné son pari: la promotion de la ville et de sa richesse culturelle, artistique et naturelle. Ceci malgré quelques bémols facilement récupérables tels les grands retards et les changements de programme. Le public qui a brillé par sa discipline et son ouverture mérite un peu plus de professionnalisme. Qui sait? Chefchaouen aura-t-elle peut-être le même destin qu’Essaouira?

Hayat KAMAL IDRISSI
Source : L'Economiste